
Partie I : La fiction comme laboratoire
I. Quand le petit écran osa regarder la bouteille en face
Les séries télévisées américaines des années 1970 et 1980 ont longtemps préféré une vision édifiante et simplifiée de la société : des familles riches, des intrigues de pouvoir, des robes à épaulettes. L’alcoolisme, quand il apparaissait, était traité comme un ressort dramatique ponctuel : un personnage qui « boit trop » lors d’une crise, puis reprend ses esprits au bout de deux ou trois épisodes. C’est Dallas, puis Knots Landing, qui ont brisé ce consensus, en choisissant d’installer l’alcoolisme comme fil conducteur permanent de leurs personnages principaux, avec une persistance et une profondeur que la télévision américaine n’avait guère osé auparavant dans le prime time.
Ce choix narratif n’est pas anodin. Il reflète une réalité sociale que le pays traversait : les années 1980 sont celles où Alcooliques Anonymes sort progressivement de l’ombre, où les premières cliniques de désintoxication pour célébrités (Betty Ford en ouvre une en 1982) entrent dans la culture populaire, où le mot « alcoholism » commence à être traité comme une maladie et non comme une faiblesse morale. Dallas et Knots Landing ont accompagné ce mouvement culturel, parfois maladroitement, parfois avec une acuité saisissante.
II. Sue Ellen Ewing : l’alcool de l’impuissance
Le personnage de Sue Ellen Ewing est l’une des constructions dramatiques les plus complexes de la télévision américaine de l’époque, et sa relation à l’alcool en est le cœur. Dès les premiers épisodes, Sue Ellen Ewing est présentée comme l’ancienne Miss Texas dont J.R. Ewing s’est entiché non par amour mais pour sa beauté et son statut: une « épouse trophée » selon les propres mots de Linda Gray à propos de son personnage.

Ce diagnostic posé dès la scène d’exposition résume tout : Sue Ellen boit parce qu’elle est prisonnière. Prisonnière d’un mari qui la trompe systématiquement, qui la manipule, qui utilise son état mental comme argument juridique pour lui retirer son fils. Son alcoolisme n’est pas une faiblesse de caractère, c’est une réponse logique, tragique et autodestructrice à une situation d’enfermement conjugal. La série s’appuie régulièrement sur cet alcoolisme pour relancer l’intrigue, ainsi lors de la saison 3, Sue Ellen se retrouve dans l’incapacité de se souvenir de ses faits et gestes le soir où J.R. est abattu, ce qui fait d’elle une suspecte. Mais au fil des saisons, le traitement s’approfondit.
C’est surtout en saison 9 que Dallas traite l’alcoolisme de Sue Ellen avec une vraie rigueur clinique : les scènes de sevrage physique (tremblements, délire, hospitalisation forcée) donnent enfin à la maladie sa réalité corporelle, bien plus significatives que la voir simplement effondrée dans sa chambre avec une bouteille vide. La critique salue alors la performance de Linda Gray, qui trouve dans ce matériau une occasion de sortir définitivement du registre de la belle épouse éplorée pour incarner quelque chose de plus universel et de plus vrai.
Ce qui rend le personnage de Sue Ellen particulièrement moderne, c’est sa trajectoire non linéaire. Elle n’est pas simplement alcoolique, puis guérie, puis réhabilitée. Elle rechute, elle retrouve la sobriété, elle rechute à nouveau. Dans la série TNT de 2012, alors qu’elle est devenue une femme d’affaires indépendante et respectée, candidate au poste de gouverneure du Texas, elle rechute après la mort de J.R., une scène où, assise seule dans sa chambre devant une photo de mariage et une lettre non ouverte, elle ouvre une bouteille de bourbon sans prononcer un seul mot. La critique y voit l’un des moments les plus poignants de la série. L’alcoolisme comme maladie chronique, dont on ne guérit jamais vraiment, dont la rechute n’est pas une défaite morale mais une réalité médicale : c’est une représentation rare et courageuse pour la télévision grand public.
Linda Gray elle-même a apporté à ce personnage une dimension personnelle fondamentale. Dans son autobiographie, elle révèle que sa mère avait un problème avec l’alcool, une réalité qu’elle n’avait jamais vraiment nommée jusqu’au jour où elle reçut les premiers scripts de Dallas. Elle les partagea avec sa mère parce que Sue Ellen buvait, et c’est à travers cette conversation que sa mère reconnut pour la première fois avoir un problème. L’actrice avait en outre fréquenté les réunions Al-Anon pour comprendre comment vivre avec un proche alcoolique. Ce n’est pas une actrice qui joue une alcoolique, c’est une femme qui comprend la maladie de l’intérieur, et cela s’entend.
Linda Gray est finalement partie de Dallas en 1989 non pas à cause d’un conflit mais par lassitude narrative : elle confiera au Telegraph que « cette femme a été ivre pendant huit ans. C’en était assez. » Formule qui dit, malgré son humour, ce qu’il y avait de vertigineux dans le fait d’avoir habité ce personnage pendant si longtemps.
III. Gary Ewing : l’alcool de la honte d’exister
Si Sue Ellen boit à cause de ce que lui fait subir un autre, Gary Ewing boit à cause de ce qu’il est, ou plutôt de ce qu’il n’est pas. La distinction est capitale, et elle donne aux deux personnages des trajectoires radicalement différentes.
Gary Ewing est le fils du milieu de Jock Ewing, rejeté par son père qui le trouve trop sensible, trop fragile, incapable de correspondre au modèle du patriarche texan qu’incarne J.R. Adolescent, il boit pour trouver le courage de faire du rodéo, seule façon qu’il a trouvée de prouver sa virilité à un père qui ne le regarde pas. Ce fondement psychologique donne à l’alcoolisme de Gary une texture très différente de celui de Sue Ellen : ce n’est pas une réponse à l’oppression, c’est une tentative désespérée de combler un manque d’estime de soi constitutif.
Ted Shackelford, qui a joué Gary pendant quatorze ans, résume ainsi son personnage : « L’alcoolisme en faisait quelqu’un qui cherchait à plaire à tout le monde. » Gary n’est pas agressif, il est manipulable. Ce besoin de validation le rend vulnérable à toutes les influences, notamment à Abby Cunningham (Donna Mills) qui l’utilise comme pion dans ses propres stratégies.

Le traitement scénaristique de l’alcoolisme de Gary dans Knots Landing est remarquablement clinique pour son époque. Dès les premières saisons, après une rechute lors d’une promotion professionnelle, quelques coupes de champagne suffisent à déclencher une binge qui se transforme rapidement en agressivité et violence, Gary est interné de force dans un établissement de désintoxication. C’est là qu’il dit pour la première fois à voix haute, lors d’une réunion AA, qu’il est alcoolique. Cette scène, qui représente le premier pas de la sobriété selon la philosophie des Alcooliques Anonymes, est filmée avec une sobriété (le mot s’impose) dramatique rare.

La série suit ensuite Gary à travers les cycles réalistes de la récupération : la sobriété maintenue, la rechute, le retour à AA, le travail quotidien. Elle ne donne pas dans l’idée romantique que l’amour de Valene suffit à le sauver, ni dans la morale simpliste de la rédemption définitive. Shackelford lui-même note avec lucidité que cette complexité a été progressivement abandonnée par les scénaristes au fil des saisons, faute de nouvelles pistes narratives : après avoir « bu deux fois, couché avec toutes les femmes, et fréquenté des gangsters », le personnage s’est aplati. C’est le paradoxe de la longévité télévisuelle : les meilleures représentations s’émoussent sous le poids des saisons.
La comparaison entre Sue Ellen et Gary permet une lecture sociologique intéressante. La série des années 1980 représente l’alcoolisme féminin comme un symptôme de l’oppression patriarcale et conjugale, et l’alcoolisme masculin comme une blessure d’enfance et un manque de validation paternelle. Dans les deux cas, la dépendance est présentée comme une réponse compréhensible à une souffrance réelle, ce qui, pour la télévision grand public de l’époque, constitue déjà une avancée considérable sur la vision moraliste de l’ivrogne qui « manque de volonté ».
La semaine prochaine : quand la réalité rejoint la fiction
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