
L’hypothèse qui tient la route
Il y a des intuitions de téléspectateur qui résistent à l’examen et d’autres qui s’effondrent au premier coup de vent. Celle-ci, l’idée que Caress Morell, la sœur cadette d’Alexis dans Dynastie, serait une référence plus ou moins avouée à Jackie Collins, la sœur cadette de Joan Collins dans la vraie vie, appartient résolument à la première catégorie.
Je vais vous expliquer pourquoi. Et je vais aussi être honnête sur ce que l’on peut prouver et ce qui relève de l’hypothèse, fût-elle très solide.
D’abord, les faits bruts
Commençons par poser les éléments côte à côte, comme on disposerait les pièces d’un puzzle sur une table.

Dans la fiction : Cassandra Morell, dite Caress, est la sœur cadette d’Alexis Carrington Colby. Elle débarque à Denver en 1986, à la sixième saison, auréolée d’un séjour en prison au Venezuela, où Alexis l’avait soigneusement expédiée en la laissant porter le chapeau d’une affaire impliquant leur amant commun Zach Powers. Libérée plus tôt que prévu, Caress – « They named me Cassandra. I hated it. My name is Caress » – se rend directement chez un éditeur avec un manuscrit en poche : Sister Dearest, un brûlot explosif sur les secrets les plus sombres de sa sœur aînée. Une sœur cadette. Britannique. Qui écrit des livres sulfureux sur la femme la plus puissante d’Amérique.
Dans la réalité : Jackie Collins est née à Londres le 4 octobre 1937, soit deux ans après Joan. La sœur cadette. Britannique. Qui a fait fortune en écrivant des romans sulfureux sur les femmes les plus puissantes d’Hollywood. Elle a vendu près de 500 millions de livres de son vivant.
La ressemblance structurelle est déjà frappante. Mais ce n’est que le début.
Le nom, l’arme, la posture
Regardons d’un peu plus près le nom que les scénaristes ont choisi pour leur personnage : Caress. Ce n’est pas un prénom ordinaire. C’est un mot anglais qui signifie caresse, tendresse, effleurement sensuel. C’est le genre de nom qu’une romancière de romans érotiques aurait pu donner à une héroïne de ses livres. C’est le genre de nom que Jackie Collins aurait pu choisir.
Et puis il y a l’arme. Caress ne tue pas, ne trahit pas, ne couche pas stratégiquement comme Alexis. Elle écrit. Son outil de vengeance, c’est la plume, ou plutôt la machine à écrire, dans sa cellule vénézuélienne. C’est seule dans sa cellule qu’une Cassie furieuse a mis sur papier tout ce qu’elle avait vu. La sœur cadette se venge de la sœur aînée dominatrice par les mots. C’est exactement la dynamique Collins versus Collins, transposée en fiction.
Jackie elle-même l’a dit en 1988, sans ambiguïté : « Avant Hollywood Wives, en Angleterre, j’étais toujours la petite sœur de Joan. » La petite sœur dans l’ombre. Qui prend sa revanche par les livres. Caress Morell, c’est presque mot pour mot cette biographie résumée.

Aaron Spelling, le grand architecte du recoupement
Voilà où le dossier prend une dimension proprement vertigineuse, et qui est, à ma connaissance, très peu commentée.
En 1985, soit un an avant l’apparition de Caress dans Dynastie, Aaron Spelling produit pour ABC une mini-série en trois parties adaptée du best-seller de Jackie Collins : Hollywood Wives. La mini-série diffusée en février 1985, produite par Aaron Spelling, dont la série Dynastie était numéro un des audiences à l’époque, capitalisait sur le goût du public pour les mélodrames opulents qui dominaient les audiences dans les années 80. Et le lien avec Dynastie ne s’arrête pas là : les costumes de la mini-série étaient signés Nolan Miller, le même Nolan Miller qui habillait Alexis, Krystle et toutes les femmes de Dynastie depuis le début.
Résumons : en 1985, Aaron Spelling produit simultanément Dynastie, la série où Joan Collins joue, et l’adaptation télévisée du roman de Jackie Collins. Il est donc l’homme qui, en un seul exercice fiscal, travaille avec les deux sœurs Collins. Il connaît leur dynamique, leur rivalité affectueuse, leurs sensibilités respectives.
En 1986, ses scénaristes introduisent dans Dynastie un personnage de sœur cadette d’Alexis, écrivaine de livres à scandale sur sa sœur aînée.
Ce n’est pas une coïncidence. Ce ne peut pas être une coïncidence.

Sister Dearest : le titre qui dit tout
Il faut s’arrêter sur le titre que les scénaristes ont choisi pour le livre de Caress : Sister Dearest. C’est une référence directe à Mommie Dearest, le livre-bombe de Christina Crawford publié en 1978, dans lequel la fille adoptive de Joan Crawford déballait les secrets les plus sombres de sa mère. Un livre qui avait fait scandale, et avait été adapté au cinéma en 1981.
Sister Dearest : une sœur qui dévoile les secrets de l’autre. La dynamique de Mommie Dearest, mais entre sœurs.
La référence Dearest suggère délibérément le caractère controversé du livre de Caress, et par ricochet, elle crée un écho entre Alexis et Joan Crawford, deux femmes que le monde aimait haïr, et entre Caress et la plume vengeresse d’une proche trahie.
Mais en superposant la réalité à la fiction, Sister Dearest acquiert un sens supplémentaire. Jackie Collins avait-elle un livre similaire dans ses tiroirs ? Non. La vraie Jackie Collins n’a jamais écrit de mémoires ravageurs sur Joan. Mais elle avait quelque chose de presque équivalent en termes d’impact : une œuvre entière construite sur le dévoilement des coulisses d’Hollywood, sur les mensonges des puissants, sur les secrets que les gens célèbres préfèrent garder enfouis. Jackie Collins avait maîtrisé l’art de la reconstruction en distinguant clairement sa personne publique, femme forte qui tient tête à n’importe quel homme, et sa vie personnelle, qu’elle protégeait férocement. Ce n’est pas sans rappeler la façon dont Caress joue sur deux tableaux : la vengeance publique par le livre, et les secrets personnels soigneusement dissimulés.
La sœur dans l’ombre, miroir inversé
Il y a pourtant une différence fondamentale entre Caress Morell et Jackie Collins, et elle est importante.
Dans la fiction, c’est Alexis, la grande sœur, qui a toujours été la dominatrice, la puissante, celle qui écrase. Caress est la victime qui se rebelle. Le rapport de force est clairement établi : Alexis en haut, Caress en bas, le livre comme outil de renversement.
Dans la réalité, les choses sont plus nuancées et plus mouvantes. C’est une histoire classique d’Hollywood : Jackie était insécure, grandissant dans l’ombre de sa sœur star. Joan avait acquis la célébrité dans les années 50 comme actrice et sex-symbol, avant de voir sa carrière décliner à la fin des années 60 et dans les années 70, période pendant laquelle Jackie commençait à trouver sa voie.
Autrement dit : le rapport de force entre les deux vraies sœurs Collins s’est inversé au cours des années 70. Quand Joan était au sommet, Jackie était dans son ombre. Quand Jackie a explosé avec ses romans, c’est Joan qui cherchait sa place. Et Jackie Collins a elle-même reconnu : « J’ai eu la chance de percer en Amérique avant que Joan triomphe dans Dynastie. »
Joan, qui est interviewée dans le documentaire Lady Boss, décrit leur relation tumultueuse comme « un mariage, où tout ne va pas toujours parfaitement ». Et Jackie n’était pas particulièrement ravie quand Joan « envahit son territoire littéraire » et tenta d’écrire à son tour des romans hédonistes.

Les scénaristes de Dynastie ont donc opéré une simplification dramaturgique : ils ont pris la dynamique réelle des deux sœurs Collins, concurrence, ombre, revanche par l’écriture, et l’ont cristallisée en un conflit clair où Alexis est la méchante et Caress la victime. La réalité était plus subtile, plus alternée. Mais la télévision n’a pas le temps pour la nuance.
Kate O’Mara, ou le choix du casting comme aveu

Un dernier élément vient étayer la thèse. Pour jouer Caress, les producteurs ont choisi Kate O’Mara, une actrice britannique. Bien sûr, il fallait que la sœur d’Alexis soit britannique, puisqu’Alexis elle-même est britannique. Mais on peut aussi lire dans ce choix une cohérence supplémentaire avec la référence Jackie Collins : la vraie sœur cadette de Joan est britannique. En choisissant une actrice anglaise, les producteurs créaient une ressemblance visuelle et phonétique supplémentaire avec la réalité.
Kate O’Mara elle-même décrivait son personnage avec une formule savoureuse : « My character Caress was like an annoying little mosquito who just kept coming back and biting her. » Un moustique qui revient sans cesse. C’est presque la définition de la petite sœur agaçante et tenace.
Les fans de la série ont unanimement regretté que les scénaristes n’aient pas su exploiter davantage le potentiel du personnage, gaspillant une confrontation qui aurait pu durer des saisons. Mais c’est une autre histoire, et peut-être une autre preuve que Caress était un personnage trop bien construit pour les plumes un peu fatiguées des dernières saisons.
Le verdict
Peut-on affirmer avec certitude que les scénaristes d’Esther et Richard Shapiro ont délibérément calqué Caress Morell sur Jackie Collins ? Non. Aucune déclaration de production ne le confirme explicitement, du moins aucune que j’aie pu trouver.
Mais les coïncidences sont trop nombreuses, trop précises et trop bien articulées pour être le fruit du hasard. Une sœur cadette britannique. Une plume comme arme. Un livre explosif sur la sœur aînée. Un titre qui joue sur Dearest. Un producteur, Aaron Spelling, qui travaille simultanément avec Joan et Jackie Collins. Un personnage introduit l’année qui suit immédiatement l’adaptation télévisée d’Hollywood Wives.
Les Shapiro et leurs équipes connaissaient évidemment la dynamique réelle des deux sœurs Collins. Ils vivaient à Hollywood, ils produisaient pour Hollywood, ils regardaient les mêmes interviews, lisaient les mêmes chroniques mondaines. Il serait proprement extraordinaire qu’en inventant une sœur cadette d’Alexis, écrivaine de livres à scandale, ils n’aient pas pensé à Jackie.
Ce que le personnage de Caress offre de plus intéressant, finalement, c’est ce que les meilleures fictions offrent toujours : un miroir légèrement déformant du réel. Alexis n’est pas tout à fait Joan. Caress n’est pas tout à fait Jackie. Mais entre les deux paires de sœurs, il y a une résonance qui enrichit considérablement la lecture de la série, pour peu qu’on ait l’œil assez affûté pour la voir.

Vous avez vos propres théories sur les inspirations réelles des personnages de nos grandes sagas ? Les commentaires sont ouverts, et si vous êtes curieux d’en savoir plus sur les guest-stars et les connexions entre la série et la réalité, le site recèle quelques autres surprises.
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