Le scandale qui ébranla Columbia Pictures et révéla le vrai visage de l’industrie du cinéma
En février 1977, un acteur oscarisé reçoit un formulaire fiscal banal de l’administration américaine. Un document comme des milliers d’autres. Sauf que celui-ci va déclencher l’un des scandales les plus retentissants de l’histoire d’Hollywood — et coûter très cher à celui qui aura eu le courage de le dénoncer.

Un chèque qui n’est jamais arrivé
C’est une enveloppe des impôts qui met tout en branle. Elle indique à Cliff Robertson qu’il a été payé 10 000 dollars par Columbia Pictures l’année précédente. C’est bizarre : il n’a pas tourné de films pour le studio récemment, et surtout, il ne se souvient pas avoir reçu cet argent.
L’acteur découvre rapidement que sa signature sur le chèque a été falsifiée. Et le détail qui ne trompe pas : le vrai Cliff Robertson signait toujours ses documents légaux de son nom complet, « Clifford T. Robertson ». Le faux chèque portait simplement « Cliff Robertson ».
Robertson porte l’affaire auprès de la police. Les services de police de Los Angeles et de Beverly Hills, ainsi que le FBI, confirment la falsification et interrogent le directeur de l’agence Wells Fargo de Beverly Hills où le chèque a été encaissé. Leur conclusion est sans appel : le chèque a été encaissé par David Begelman, le tout-puissant directeur du studio Columbia Pictures lui-même.
Portrait d’un imposteur charismatique
Qui est David Begelman ? Né en 1921 à New York, il a co-fondé en 1960 avec Freddie Fields l’agence artistique Creative Management Associates (CMA), dont les clients comptaient Judy Garland, Barbra Streisand, Liza Minnelli, Woody Allen, Richard Burton, Peter Sellers, Gregory Peck ou encore Marilyn Monroe. En 1973, il quitte l’agence pour prendre la présidence de Columbia Pictures.
À la CMA, Fields et Begelman ont notamment popularisé le concept de « package » cinématographique, consistant à regrouper sur un même projet les stars, réalisateurs et scénaristes de leur agence. Un talent indéniable pour rassembler les gens — et les argent des autres.
À Columbia, Begelman redresse le studio en perte de vitesse en produisant des succès comme Shampoo (1975) et surtout Rencontres du troisième type (1977). Il dispose d’un salaire annuel de 400 000 dollars et de nombreux avantages en nature. Pourquoi voler, alors ? La question demeure entière.
Il y avait pourtant des zones d’ombre dans son passé. Un journaliste du New West Magazine avait contacté l’université Yale, que Begelman prétendait avoir fréquentée dans son Who’s Who. Yale répondit qu’il n’y avait jamais mis les pieds. La réaction d’Hollywood en dit long sur ses priorités : « Apparemment, tout le monde vole de l’argent. C’est le fait qu’il ait menti sur Yale qui les a rendus fous. »
L’ampleur du désastre
Robertson n’est pas la seule victime. La signature du réalisateur Martin Ritt, qui avait tourné Le Prête-Nom avec Woody Allen pour Columbia, a également été imitée pour un chèque de 5 000 dollars. Au total, Begelman a détourné plus de 61 000 dollars via des chèques falsifiés, en plus d’avoir gonflé ses notes de frais de 23 000 dollars supplémentaires.
L’enquête interne du studio, menée par l’avocat Peter Gruenberger et le cabinet comptable Price Waterhouse, établit clairement les faits. Hirschfield, PDG de Columbia, accepta les conclusions et décida de licencier Begelman. Mais le conseil d’administration, mené par Herbert Allen Jr., choisit de le garder.
Les raisons ? Cyniquement simples. Le producteur Ray Stark, figure la plus influente gravitant autour du studio, convainquit la majorité des administrateurs que c’était Begelman, et non Hirschfield, qui était le principal artisan des succès de Columbia dans les années 1970, notamment avec Rencontres du troisième type, et qu’il était indispensable.
La machine à étouffer
Columbia Pictures fit pression sur Robertson pour qu’il reste silencieux. L’expérience de générations d’acteurs avait prouvé que s’opposer à la hiérarchie hollywoodienne n’était pas la meilleure stratégie pour avancer dans sa carrière.
En décembre 1977, malgré tout, la majorité des administrateurs vota pour réintégrer Begelman à son poste de 400 000 dollars, justifiant sa conduite par des « problèmes émotionnels ». L’homme qui avait volé et falsifié des chèques reprenait donc tranquillement son bureau, comme si de rien n’était.

Le producteur Ray Stark appela Robertson pour lui signifier que s’il continuait à parler à la presse, Begelman serait poussé au suicide. Une tentative d’intimidation qui ne fit que renforcer la détermination de l’acteur.

La voix qui brise le silence
Robertson et sa femme, l’actrice Dina Merrill, refusèrent de se taire. Dina Merrill, qui était amie avec Katharine Graham, la directrice du Washington Post, facilita la prise de contact avec le journal. Robertson y déclara : « Il y a un cancer de la corruption qui se répand à Hollywood, dont l’affaire Begelman n’est qu’un exemple. »
Au début de 1978, les chroniqueuses mondaines Rona Barrett et Liz Smith portèrent l’affaire à la connaissance du grand public. C’est Liz Smith qui baptisa le scandale « Hollywoodgate ».
Le scandale éclabousse aussi le passé de Begelman. Des dossiers anciens refont surface : à ses débuts comme agent de Judy Garland, il aurait abusé de la faiblesse psychologique de la star pour lui soutirer des centaines de milliers de dollars. Selon Sid Luft, ex-mari et manager de Garland, Begelman lui aurait même fait croire à l’existence d’une photo compromettante d’elle lors d’une overdose à Londres, pour la manipuler pendant des négociations avec CBS.
Pendant ce temps, les avocats hollywoodiens profitèrent de l’affaire pour évoquer d’autres pratiques douteuses de l’industrie. Ronald Litz, avocat d’Hollywood, déclara : « La coutume à Hollywood, c’est de s’en tirer avec autant que possible jusqu’à ce qu’on vous attrape. » Il avait d’ailleurs obtenu un règlement de 225 000 dollars de Columbia au nom de Robert Redford et du réalisateur Sydney Pollack, qui estimaient avoir été lésés sur leur part des bénéfices de The Way We Were.
Le prix du courage
L’ironie de l’histoire est cruelle. C’est Alan Hirschfield, le PDG qui avait refusé de réintégrer Begelman pour des raisons morales, qui fut finalement évincé de Columbia en 1978 — sous la pression du conseil d’administration, notamment d’Herbert Allen.
Quant à Robertson, bien qu’il soit devenu un héros pour certains de l’industrie, il se retrouva sur liste noire. Il travailla peu pendant les années qui suivirent. Selon David McClintick, journaliste du Wall Street Journal qui couvrit l’affaire et en fit un best-seller en 1982 sous le titre Indecent Exposure, Robertson fut mis au ban d’Hollywood pendant quatre ans.
La chute de Begelman
Quant au coupable ? Begelman fut embauché comme PDG de la MGM en 1979, sans réussir à reproduire son succès de Columbia. Il quitta la MGM en 1982. Il continua sa carrière de producteur indépendant, avec quelques succès (Mannequin, Week-end chez Bernie’s), mais aussi des pratiques frauduleuses qui perdurent. Chez Sherwood Productions, il gonflait les budgets annoncés aux investisseurs tout en produisant les films pour bien moins cher, empochant la différence.
Sa dernière société, Gladden Entertainment, finit en faillite. Il devait 90 millions de dollars à la banque Crédit Lyonnais, et les trois grands syndicats du cinéma avaient déposé une pétition en cour de faillite pour obtenir 4,1 millions de dollars de résidus impayés aux acteurs, réalisateurs et scénaristes.
David Begelman se suicida le 7 août 1995 à Century City.
Un miroir tendu à Hollywood
« Hollywoodgate » n’est pas seulement l’histoire d’un escroc et d’un acteur intègre. C’est le récit d’un système prêt à sacrifier l’honnêteté sur l’autel du profit, à protéger les puissants et à punir ceux qui osent lever la tête. L’affaire Begelman réveilla de vieilles suspicions sur Hollywood : que l’industrie est dominée par une poignée d’hommes impérieux qui bénéficient d’une double échelle de justice et d’une comptabilité à sens unique.
Cliff Robertson, lui, revint finalement sur le devant de la scène au début des années 1980, notamment avec Star 80 de Bob Fosse et Brainstorm aux côtés de Natalie Wood. Dans une ironie du sort savoureuse, son premier rôle après le scandale fut justement dans Brainstorm, un film produit à la MGM… sous la présidence de Begelman.

L’histoire d’Hollywood regorge de tels paradoxes. Mais rares sont ceux qui ont eu le courage de Cliff Robertson : celui de dire la vérité quand tout le monde vous demande de vous taire.
Sources principales : Slate et Time / Time

Le saviez-vous ? En 1964, Cliff Robertson donnait la réplique à George Chakiris dans le film Mission 633 (633 Squadron en v.o.) et qui raconte comment, dans la Norvège de la Seconde Guerre mondiale, les services secrets britanniques repèrent une usine de carburant très bien protégée servant à alimenter des fusées allemandes. Le lieutenant Bergman est envoyé avec l’escadrille 633 pour détruire le site avant qu’il ne soit trop tard.


