Avertissement : cet article aborde des faits de manipulation psychologique, de chantage et d’abus sexuels documentés par la justice américaine. Le récit reste factuel et volontairement sobre, sans détail complaisant.

Quand Amanda Carrington est devenue lanceuse d’alerte
Sur Dynastie, Catherine Oxenberg incarnait Amanda Carrington, la fille retrouvée de Blake et Alexis, une princesse de conte de fées débarquée dans le Colorado le temps de quelques saisons flamboyantes (1984-1986). Ironie du sort : Catherine Oxenberg est une véritable descendante de sang royal, petite-fille de la princesse Elisabeth de Yougoslavie. Mais rien, dans ce pedigree ni dans cette carrière télévisuelle, ne la préparait au combat qu’elle allait devoir mener à partir de 2017 : arracher sa fille India à une secte qui se présentait comme un simple programme de développement personnel.
C’est l’histoire de NXIVM — et de la manière dont une actrice des années 80 est devenue, malgré elle, l’une des voix qui ont fait tomber l’organisation.
Un programme de coaching qui cachait autre chose
Tout commence bien avant l’implication des Oxenberg. En 1998, un ancien informaticien du nom de Keith Raniere fonde, avec l’infirmière et hypnothérapeute Nancy Salzman, une société de formation baptisée Executive Success Programs (ESP), rebaptisée NXIVM (prononcé « Nexium ») au début des années 2000. Basée près d’Albany, dans l’État de New York, l’organisation vend des stages censés « exploiter le potentiel humain » : rondes de développement personnel, vocabulaire pseudo-scientifique, hiérarchie de couleurs de cordons façon arts martiaux, et un culte de la personnalité autour de Raniere, surnommé « Vanguard » par ses adeptes, présenté comme un génie aux capacités quasi surhumaines.
NXIVM recrute large et haut de gamme : des cadres, des professions libérales, mais aussi des personnalités fortunées et des acteurs. Parmi les figures associées à l’organisation au fil des années, on trouve l’héritière du groupe Seagram, Clare Bronfman, qui en devient l’un des principaux bailleurs de fonds, ou encore l’actrice Allison Mack, connue du grand public pour son rôle de Chloé Sullivan dans Smallville. Dès 2003, un article du magazine Forbes qualifie déjà l’organisation de « culte de la personnalité » et rapporte que les nouveaux membres doivent s’incliner devant Raniere. D’anciens adeptes commencent, à partir de la fin des années 2000, à dénoncer publiquement un fonctionnement sectaire — sans grand écho médiatique à l’époque.
India rejoint le mouvement
En 2011, India Oxenberg a 19 ans. Elle suit sa mère à une session d’introduction de l’ESP, présentée comme un programme d’entreprise et de développement personnel. Catherine elle-même y assiste, sans y adhérer durablement ; India, en revanche, s’investit peu à peu davantage, gravissant les échelons de l’organisation au fil des années suivantes. Comme le raconteront plus tard d’anciens membres, NXIVM ciblait précisément ce type de profil : de jeunes femmes séduisantes, compétentes, bien insérées socialement, capables de donner à l’organisation une image de respectabilité.
En 2015, Raniere crée en secret une structure parallèle au sein de NXIVM : DOS, acronyme d’une expression latine désignant une hiérarchie de « maîtresses » et d’« esclaves ». Officiellement présenté comme un cercle de sororité destiné à renforcer la discipline personnelle des femmes qui y adhèrent, DOS repose en réalité sur un système pyramidal de soumission : chaque « esclave » doit recruter ses propres « esclaves », remettre à sa « maîtresse » des gages compromettants (photos intimes, aveux enregistrés) destinés à servir de moyen de pression en cas de velléité de départ, et se plier à des exigences allant de régimes alimentaires très restrictifs à des rapports sexuels avec Raniere lui-même, présenté au sommet de la hiérarchie comme le « Grandmaster ».
India Oxenberg intègre DOS et devient l’« esclave » d’Allison Mack (Allison Mack, actrice connue notamment pour son rôle de Chloé Sullivan dans la série Smallville). Elle décrira plus tard avoir été soumise, pendant environ un an, à un régime limité à 500 calories par jour. En janvier 2016, elle est marquée au fer à même la peau, près de l’aine, d’un symbole intégrant les initiales de Raniere et de Mack — présenté aux nouvelles recrues comme un simple emblème décoratif. Elle racontera avoir été maintenue par deux autres femmes pendant la cérémonie pour l’empêcher de bouger sous la douleur.
Une mère qui comprend, puis qui se bat
Catherine Oxenberg met du temps à mesurer l’ampleur de ce qui arrive à sa fille. Elle constate d’abord des signes plus diffus : India s’éloigne de sa famille, de ses amis, semble sous l’emprise d’un discours et d’un vocabulaire qui ne sont pas les siens. Lorsqu’une amie d’India la contacte directement pour lui dire, en substance, qu’il faut sauver sa fille, Catherine commence à se renseigner sérieusement sur le fonctionnement des sectes et des groupes d’emprise. Elle interroge des spécialistes, engage des intervenants spécialisés dans la sortie de sectes, et prend conscience qu’elle affronte une organisation rodée, disposant de moyens juridiques et financiers considérables pour faire taire ses détracteurs.
Le tournant a lieu en 2017. En octobre de cette année-là, le New York Times publie une enquête du journaliste Barry Meier qui, pour la première fois, documente publiquement l’existence de DOS, le système de marquage au fer et les mécanismes de chantage interne. Catherine Oxenberg choisit alors de sortir du silence : elle multiplie les interviews télévisées (notamment auprès de Megyn Kelly), parle publiquement du calvaire de sa fille, et devient l’un des visages du mouvement de dénonciation qui s’organise autour d’anciens membres de NXIVM. Elle expliquera plus tard avoir eu conscience du risque qu’elle prenait, sachant que l’organisation avait par le passé ruiné financièrement plusieurs de ses critiques à coups de procédures judiciaires.
Cette exposition médiatique intense contribue à accélérer les choses. Au printemps 2018, sous la pression conjuguée des révélations de presse, des témoignages d’anciennes adeptes et des premières investigations fédérales, India Oxenberg finit par quitter l’organisation. Sa mère qualifiera plus tard sa fille de véritable héroïne de cette histoire, insistant sur le fait que c’est elle qui a fini par trouver la force de partir.
Mais l’histoire de NXIVM ne s’arrête pas à ce départ. Elle bascule, au même moment, dans une tout autre dimension : celle d’une enquête fédérale, puis d’un procès qui va révéler au monde entier l’ampleur du système mis en place par Keith Raniere. C’est l’objet de la seconde partie de cet article.
Sources : enquêtes du New York Times, du Département de la Justice des États-Unis (District Est de New York), Vanity Fair, Forbes, ainsi que les témoignages ultérieurs de Catherine et India Oxenberg dans la presse américaine (People, ABC News) et dans le documentaire Seduced: Inside the NXIVM Cult (Starz, 2020).
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