
Partie II : Les coulisses, entre excès et tragédies
IV. Larry Hagman : champagne le matin, greffe le soir
L’histoire réelle de Larry Hagman est l’une des plus saisissantes de toute l’histoire des soaps américains — d’autant plus frappante qu’elle se déroule en pleine lumière, sur le plateau même où il incarnait le personnage le plus calculateur et le plus maître de lui de la télévision mondiale.
Tout commence avec le champagne. Dès la première réunion du casting de Dallas, en janvier 1978, Hagman arrive en costume de cow-boy frangé, chapeau vissé sur la tête, deux sacoches en cuir sur l’épaule — et dans les sacoches, des bouteilles de champagne. L’équipe s’installe pour la première lecture du pilote. Hagman débouche une bouteille. C’est ainsi que commence la série la plus regardée du monde.
Ce rituel inaugural va durer treize ans. Patrick Duffy l’a décrit avec une franchise désarmante : « Je rejoignais la loge de Hagman chaque matin à l’appel, vers six ou sept heures. On ouvrait une bouteille de champagne. J’en buvais un verre, puis j’arrêtais. Lui continuait. Dans la journée, il absorbait trois ou quatre bouteilles. À midi, on traversait la rue pour aller au Backstage Tavern — pas à la cantine de la MGM, parce qu’ils n’y servaient pas d’alcool. On mangeait un hamburger avec deux verres. L’après-midi, une petite rasade. Après le tournage, un verre dans les loges. Puis les apéritifs à la maison, le vin avec le dîner, le digestif avant de dormir. »
Hagman lui-même ne voyait pas là un problème : « Je buvais cinq bouteilles de champagne par jour, mais je n’étais jamais ivre. Je prenais juste de petites gorgées tout au long de la journée. De neuf heures du matin à neuf heures du soir, c’est douze longues heures. On peut ingurgiter beaucoup d’alcool en douze heures, mais ce n’était jamais trop. » Cette rationalisation est un classique des témoignages d’alcooliques fonctionnels : l’absence d’ivresse apparente est confondue avec l’absence de problème, alors qu’elle témoigne au contraire d’une tolérance physiologique avancée.
Le réveil est brutal. En 1992, un bilan médical de routine révèle une cirrhose. Hagman s’arrête alors de boire — mais il est trop tard. La cirrhose a transformé son foie en terrain fertile pour le cancer, qui produit une tumeur de plus de deux centimètres et demi. En 1995, il est placé sur liste d’attente pour une greffe. Moins de cinq semaines plus tard, un donneur compatible est trouvé. Son chirurgien, le Dr Leonard Makowka, fait commencer l’opération à onze heures du soir en faisant jouer la musique du générique de Dallas dans le bloc opératoire. L’intervention dure seize heures. Makowka constate en opérant que le foie est dans un état bien plus avancé qu’estimé — Hagman n’aurait peut-être pas survécu quelques semaines de plus.
La greffe lui offre dix-sept années supplémentaires. Il revient à la télévision, participe au reboot de Dallas sur TNT en 2012, et meurt en novembre de la même année d’un cancer de la gorge. Sa fille Kristina a publié un livre révélant l’ampleur des addictions dans la maison familiale tout au long de son enfance, et les derniers mots que son père lui adressa sur son lit de mort furent : « Pardonne-moi. »
Il y a quelque chose de profondément romanesque et de profondément triste dans l’histoire de Larry Hagman : l’homme qui jouait le plus grand manipulateur de la télévision américaine était, dans la vraie vie, incapable de se protéger lui-même. J.R. Ewing n’aurait jamais commis cette faiblesse. Larry Hagman, lui, était humain.
V. La culture de l’alcool sur les plateaux : Hagman n’était pas seul
Ce qui rend le cas Hagman particulièrement révélateur, c’est qu’il n’était pas une exception. Il était la norme la plus visible d’une culture de plateau qui normalisait la consommation d’alcool de façon systématique.
Patrick Duffy, homme sobre et raisonnable, décrit sans malice la journée type sur le plateau de Dallas comme une succession ininterrompue d’occasions de boire — champagne le matin, verres au restaurant le midi (la cantine ne servant pas d’alcool, ils changeaient de lieu), tequila en fin de journée offerte par le régisseur, verre en loge avant de rentrer, apéritifs à la maison, vin au dîner, digestif avant de dormir. « C’était mon quotidien de travail avec Hagman pendant treize ans », dit-il. Il précise qu’il n’a jamais senti que ça devenait un problème pour lui — il savait « lever le pied ». Cette formulation révèle, sans que Duffy en soit pleinement conscient, que la question du contrôle était permanente, donc que le risque était permanent.
Cette culture de plateau n’était pas spécifique à Dallas. Hollywood des années 1970-1980 fonctionnait sur un modèle où l’alcool était un lubrifiant social quasi institutionnel : il gérait le stress, comblait les temps morts sur le plateau, cimentait les relations entre acteurs. Joan Collins a témoigné de son côté de l’omniprésence des amphétamines puis de l’alcool dans les milieux hollywoodiens qu’elle a fréquentés dès les années 1950. Le plateau de Dallas n’était pas une exception — il était simplement, avec Hagman comme locomotive, un exemple particulièrement documenté.
VI. Les victimes silencieuses : Dallas et l’épidémie de sida
L’histoire des addictions dans l’univers des soaps américains des années 1980 ne peut pas s’écrire sans évoquer la catastrophe qui, dans l’ombre, décimait une partie du milieu : l’épidémie de sida. Ce n’est pas une histoire d’alcool, mais c’est la même histoire — celle de corps détruits dans le silence, de carrières brisées, de vies cachées puis perdues, dans un milieu qui ne protégeait pas les siens.
Dallas a perdu au moins quatre acteurs à cette épidémie. Les deux cas les plus connus sont Timothy Patrick Murphy et Dack Rambo.
Timothy Patrick Murphy — né le 3 novembre 1959, il avait joué Mickey Trotter dans Dallas lors des saisons 5 et 6, apparaissant dans 29 épisodes. Son compagnon de l’époque, l’acteur Mark Patton, a raconté des décennies plus tard leur relation et la maladie de Murphy au cœur de l’épidémie — une génération entière de jeunes acteurs homosexuels broyés dans le silence et la honte de l’Hollywood des années 1980. Timothy Patrick Murphy mourait le 6 décembre 1988, le jour de son vingt-neuvième anniversaire.
Dack Rambo — l’histoire est différente, plus longue, et témoigne d’un acte de courage rare pour l’époque. Rambo avait joué Jack Ewing dans Dallas de 1985 à 1987. Pendant cette période, il se savait suspecté d’être gay et voyait son rôle progressivement se réduire. Il décrivait lui-même la situation : son rôle commençait à se réduire parce qu’il était célibataire et pensé comme homosexuel. Il se décrivait comme bisexuel.
En 1991, apprenant qu’il est séropositif alors qu’il tourne dans Another World, il finit sa journée de tournage normalement, rentre chez lui, et démissionne. Il devient ensuite le premier acteur connu à révéler publiquement sa séropositivité. « C’était comme une libération », dira-t-il. Il quitte le show business pour travailler avec AIDS Project Los Angeles et militer pour la prévention. Il confie aussi, avec une lucidité et une générosité remarquables, qu’il n’osait plus embrasser ses partenaires de scène — non parce que la transmission par le baiser était prouvée, mais parce qu’il refusait de « mettre quelqu’un dans une position de risque ». Dack Rambo meurt en mars 1994, à 52 ans.
Ces deux histoires — et celles des autres acteurs de Dallas morts du sida dans le silence — soulèvent une question qui dépasse les soaps : Hollywood des années 1980 était un milieu où une sexualité non conforme condamnait une carrière avant même que la maladie ne frappe. Rambo le disait sans ambiguïté : son rôle avait commencé à se réduire parce que les producteurs le pensaient gay. La maladie n’a fait que rendre visible et fatal un système d’exclusion qui existait déjà.
VII. Ce que l’alcool et les addictions disent de l’industrie
À l’issue de ce double panorama — fictif et réel — une conclusion s’impose : l’alcool et les addictions dans l’univers des soaps américains des années 1980 ne sont pas des histoires individuelles. Ce sont les symptômes d’un système.
Un système qui demandait à ses acteurs d’être disponibles douze à dix-huit heures par jour, sept mois par an, sous l’œil permanent des caméras et l’impitoyable pression des audiences — et qui, pour compenser, normalisait la consommation d’alcool comme régulateur de stress et lubrifiant social. Un système qui demandait à ses acteurs homosexuels ou bisexuels de rester invisibles sous peine de voir leur carrière réduite à néant — et qui, dans les années les plus meurtrières de l’épidémie, préféra regarder ailleurs.
Sue Ellen Ewing et Gary Ewing, dans leurs impuissances si différentes, n’étaient pas des personnages de fiction déconnectés du réel. Ils étaient le miroir de ce que l’industrie faisait à ceux qui la servaient : elle les enfermait, les épuisait, les exposait, et regardait avec fascination quand ils s’effondraient. Que ce soit devant les caméras ou derrière elles.
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