Blood is thicker than Oil

L’Odyssée d’un Fan – Épisode 3 – Ce qui demeure

Il était presque deux heures du matin. Le grenier était à moitié rangé, ce qui, dans le langage universel du rangement dominical, signifie qu’il était en réalité deux fois plus en désordre qu’au départ. Mais je m’en fichais. J’avais posé le modèle réduit de Southfork sur une caisse, les magazines en pile ordonnée contre le mur, et la chronologie des cliffhangers à plat devant moi comme une carte de géographie sentimentale.

Il restait une dernière chose dans le carton.

Un carnet.


Je l’ouvris. C’était un carnet de notes, des impressions griffonnées, des noms, des dates, des adresses. Et sur une page, entourée deux fois au stylo rouge, une adresse en Seine-et-Marne : Brie-Comte-Robert. Quel lien avec Dallas pouvait bien avoir cette ville de la campagne française? Bien sur, je m’en souvenais très bien…

J’avais aussi créé la page On Location pour garder trace de ces géographies secrètes, de ces adresses où quelque chose de l’histoire des Ewing ou des Carrington avait laissé une empreinte dans le monde réel. Parce que les décors ne sont jamais vraiment neutres. Ils absorbent ce qu’on y tourne, et pendant des années après, si on sait regarder, quelque chose subsiste.


Je tournai quelques pages du carnet. Des noms, encore des noms. Des acteurs qui n’étaient plus là.

La page que j’avais intitulée « Gathering for the Departed » avait été la plus difficile à écrire. En tout cas celle qui m’avait demandé le plus de travail, traduction et mise en page.

Et puis les fiches acteurs qui demandait un travail de recherche particulier, mais aussi autre chose, une façon de nommer l’absence sans l’alourdir, de rendre hommage sans tomber dans la solennité froide des nécrologies. Ces acteurs avaient donné des années de leurs vies à des personnages qui avaient donné des années de bonheur à des millions de gens. Il me semblait que c’était une dette qui méritait d’être reconnue.

Larry Hagman. Jim Davis. Howard Keel. Barbara Bel Geddes. Ken Kercheval. Et tant d’autres, dans les autres séries, dans les autres univers.

Je refermai le carnet doucement, comme on ferme un livre qu’on ne veut pas abîmer.


Dans la pile de magazines, un Télé 7 Jours dépassait légèrement des autres. Sa couverture montrait le ranch Southfork sous un ciel bleu texan, avec ce titre en lettres jaunes que j’avais lu des centaines de fois enfant : « Dallas – La série qui conquiert le monde ».

Je regardai cette couverture un moment. Puis je pensai au modèle réduit posé sur la caisse, ce Southfork de quelques centimètres, ces barrières blanches en miniature, ce ranch reconstitué avec des allumettes ou de la résine par des mains patientes et amoureuses. Il y avait quelque chose de profondément juste dans cette image : des gens qui reconstruisent en petit ce qu’ils ont aimé en grand. Qui gardent une trace. Qui refusent que ça disparaisse complètement.

C’était, au fond, ce que faisait ce site.

Ce que nous faisions tous, à notre façon, avec des carnets, des cassettes, des magazines jaunis, des modèles réduits ou des pages web. Garder vivant ce qui nous a formés. Raconter ce qui nous a appris à regarder le monde d’une certaine façon, avec du drame, de la couleur, de la musique, et des cliffhangers insupportables.


Je redescendis du grenier à trois heures du matin, les bras chargés.

Le modèle réduit de Southfork était sous mon bras gauche.

Le carnet dans ma poche.

Et quelque part dans la tête, déjà, l’envie d’écrire.


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