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Le Beverly Hills des années 80 : entre Dynastie et la réalité

Il y a une question que l’on ne se pose jamais quand on regarde Dynastie : les Carrington habitent-ils vraiment à Beverly Hills ? Non. La série est censée se passer à Denver, Colorado. Mais personne n’y croit vraiment, et personne n’y tient vraiment. Parce que visuellement, émotionnellement, culturellement, Dynastie est une série de Beverly Hills. Ses décors, ses costumes, ses acteurs, son imaginaire : tout vient de là. Et dans les années 80, Beverly Hills était précisément l’endroit le plus fascinant, le plus extravagant et le plus symboliquement chargé de toute l’Amérique.

Alors oublions Denver quelques instants. Et allons voir ce que la vraie ville avait à dire à la série fictive.


Beverly Hills, ou la ville qui s’est inventée elle-même

Avant d’être un mythe, Beverly Hills est une ville. Une vraie ville, indépendante, avec son propre maire, sa propre police et ses propres impôts. Elle est incorporée en 1914, entourée de toutes parts par Los Angeles mais politiquement distincte — et en 1923, une tentative d’annexion par LA fut repoussée par référendum : les résidents, menés par des stars comme Will Rogers et Mary Pickford, votèrent massivement pour rester indépendants.

Cette indépendance n’est pas qu’administrative. Elle est philosophique. Beverly Hills a toujours voulu rester à part — et elle y est parvenue avec une constance remarquable.

L’arrivée des premières stars du cinéma muet, Mary Pickford et Douglas Fairbanks, dans les années 1910, marque le début de son histoire comme enclave des célébrités. La ville devient synonyme de grandes propriétés et de vie de luxe à partir des années 60. Mais c’est dans les années 80 que le mythe atteint son apogée absolue.


La décennie Reagan, ou quand la richesse devint une valeur

Pour comprendre Beverly Hills des années 80, il faut comprendre ce que Ronald Reagan avait fait à l’Amérique. Et l’ironie suprême, c’est que Reagan lui-même avait vécu à Beverly Hills avant d’entrer en politique — dans une villa que le Parti républicain de Californie lui louait.

La Reaganomics — la politique économique du président — avait pour principe que la richesse des uns finirait par ruisseler vers les autres. En attendant ce ruissellement hypothétique, elle avait surtout produit une chose très concrète : entre 1977 et 1989, les 20% les plus riches des Américains virent leurs revenus augmenter de 29%, tandis que ceux des plus pauvres reculaient de 9%. Amazon Les riches devenaient très visiblement plus riches. Et pour la première fois depuis longtemps, la richesse ostentatoire était non seulement tolérée, mais célébrée.

Les hommes d’affaires devinrent des héros populaires et des célébrités. Donald Trump se fit un nom en vantant son art du deal. Ivan Boesky, le roi de la spéculation, défendit publiquement son mode de vie en proclamant que « la cupidité, c’est bien ». Amazon On peut difficilement faire plus dans le genre.

C’est dans ce contexte que Dynastie débarque sur ABC en 1981 et que Beverly Hills entre dans son âge d’or télévisuel.


Lifestyles of the Rich and Famous, ou la réalité qui dépasse la fiction

En 1984, une émission débarque sur CBS qui aurait pu ressembler à un épisode de Dynastie filmé sans acteurs : Lifestyles of the Rich and Famous, présentée par Robin Leach. Chaque semaine, ce journaliste britannique au fort accent et à l’enthousiasme débordant emmène les téléspectateurs américains dans les villas des millionnaires, à bord de leurs yachts, dans leurs garde-robes, au volant de leurs voitures de sport. Il conclut chaque émission avec sa formule devenue culte : « champagne wishes and caviar dreams » — des souhaits de champagne et des rêves de caviar.

Dallas et Dynastie étaient des phénomènes de fiction ; Lifestyles of the Rich and Famous était la version documentaire du même fantasme. Et selon Robin Leach lui-même, ses téléspectateurs ne regardaient pas pour s’évader. Ils regardaient pour prendre des notes. SoundtrackCollector.com

Beverly Hills était le terrain de jeu privilégié de l’émission. Et pour cause : dans les années 80, les inégalités de richesse y étaient aussi spectaculaires que les jardins de ses villas. Un des aspects les plus frappants de Beverly Hills est que l’un des quartiers les plus riches du monde se trouve à quelques kilomètres seulement de Skid Row, l’un des secteurs les plus défavorisés de Los Angeles, où presque toute la population vit dans la rue. Besser Entertainment Ces deux mondes coexistaient à quelques minutes de voiture, et la télévision choisissait résolument de ne montrer que l’un des deux.


Le manoir des Carrington n’est pas à Denver. Et il n’est pas à Beverly Hills non plus.

Voilà le détail savoureux que peu de fans de Dynastie connaissent. La série est censée se dérouler à Denver. Mais les extérieurs de la somptueuse demeure des Carrington — cette façade géorgienne aux jardins impeccables qu’on voit défiler dans chaque générique — n’ont jamais vu la neige du Colorado.

Il s’agit du domaine de Filoli, une propriété historique nichée dans les collines de Woodside, en Californie, à une trentaine de kilomètres au sud de San Francisco. Le manoir géorgien entouré de seize hectares de jardins formels a fourni à Dynastie son identité visuelle iconique — ce look austère, vieux argent, qui définit l’image de la série dans les années 80. Besser Entertainment

La série était tournée en studio à Warner Hollywood Studios, à West Hollywood. Le domaine de Filoli était utilisé pour les plans d’extérieur du générique et certaines scènes en plein air du pilote. D’autres scènes extérieures — dont la fameuse bagarre dans la mare aux nénuphars — furent tournées à Arden Villa, une demeure palladienne de Pasadena. IMDb

Et Beverly Hills dans tout ça ? Pendant les saisons 1 et 2, une propriété située au 1441 North Angelo Drive à Beverly Hills fut utilisée pour les extérieurs de la demeure Carrington — la piscine dans laquelle Steven manque de se noyer, les garages, les courts de tennis et l’allée. Wikipedia Un bout de la vraie Beverly Hills glissé subrepticement dans le Colorado fictif des Carrington.

La résidence de la famille Colby, rivale des Carrington, fut quant à elle tournée au Greystone Mansion de Beverly Hills — ce manoir Tudor de 55 pièces construit en 1928 pour le fils d’un magnat du pétrole. Writeups.org L’endroit a une histoire bien plus sombre que celle des Carrington : moins d’un an après l’emménagement de la famille, le fils et son secrétaire furent retrouvés morts dans une chambre. Meurtre-suicide ou double meurtre, l’affaire ne fut jamais élucidée. Même dans la réalité, Beverly Hills avait ses cliffhangers.


Nolan Miller, ou comment habiller une ville imaginaire

Il serait injuste de parler de Dynastie et de Beverly Hills sans parler de Nolan Miller. C’est lui le vrai lien entre les deux. Costumier attitré de la série depuis le début, Miller est aussi profondément Beverly Hills que n’importe quelle boutique de Rodeo Drive.

Miller a dessiné environ 3 000 costumes sur l’ensemble de la série. Son budget hebdomadaire pour les vêtements était de 35 000 dollars. Sa règle absolue : on ne voit jamais un personnage dans la même tenue deux fois. IMDb

Ce n’est pas de la dépense pour la dépense. C’est une déclaration d’intention. Dans les années 80, les épaulettes de Joan Collins et les robes de soirée de Linda Evans ne sont pas des exagérations de la réalité. Elles en sont le reflet amplifié. Rodeo Drive, la rue commerçante la plus célèbre de Beverly Hills, était en train de vivre exactement la même révolution : après que Fred Hayman eut ouvert Giorgio Beverly Hills au 273 Rodeo Drive dans les années 60, les grandes maisons de couture — Gucci, Tiffany, Van Cleef & Arpels — avaient toutes suivi. Dans les années 80, Rodeo Drive était devenue l’artère du luxe la plus reconnue au monde. TODAY.com

Miller habillait les Carrington comme Rodeo Drive habillait les vraies Beverly Hills-ites. Avec la même conviction que plus c’est visible, plus c’est puissant.


Greystone, Filoli, Angelo Drive : pèlerinage pour les fans

Si vous avez un jour l’occasion de passer par Los Angeles, sachez que les lieux de Dynastie sont pour la plupart toujours là — et souvent accessibles.

Le domaine de Filoli est géré par le National Trust for Historic Preservation et propose des visites régulières. Besser Entertainment C’est là que se trouvait « le bureau de Blake Carrington », là qu’a été filmée la scène fondatrice où Blake découvre l’homosexualité de Steven — une des premières apparitions d’un personnage gay central dans un prime-time américain. Wikipedia Le domaine organise même des événements thématiques Dynastie, où des fans en tenue d’époque viennent faire revivre l’esprit de la série dans les salons du manoir.

Le Greystone Mansion de Beverly Hills, lui, appartient aujourd’hui à la ville de Beverly Hills et ses jardins anglais sont accessibles au public de 10h à 17h. Pinterest On peut y déambuler en imaginant les Colby complotter derrière chaque fenêtre à meneaux.

Quant à la propriété d’Angelo Drive — la piscine de Steven, les courts de tennis — elle fut rachetée par un promoteur au début des années 2000 et rasée, malgré les protestations des historiens. Le terrain est depuis toujours vide. Le promoteur n’a jamais rien construit. Wikipedia Une fin absurde et un peu triste pour un lieu qui avait contribué à forger un des plus beaux génériques de l’histoire de la télévision.


Ce que Dynastie a compris avant tout le monde

Il y a un paradoxe au cœur de la série que l’on n’a peut-être pas assez relevé. Dynastie se passe à Denver, mais elle pense à Beverly Hills. Elle parle d’une famille de l’industrie pétrolière, mais elle raisonne comme le monde du spectacle. Elle met en scène des milliardaires fictifs, mais elle puise ses costumes, ses décors et son imaginaire dans la réalité très concrète d’une ville californienne bien réelle.

Esther Shapiro a dit un jour dans le commentaire DVD de la première saison : « Le public nous a dit presque immédiatement : tout ce qu’ils voulaient, c’était être dans le manoir. » IMDb Pas à Denver. Dans le manoir. Dans cet espace de luxe absolu et de beauté froide que Filoli, Greystone et Angelo Drive avaient fourni à la série.

Beverly Hills dans les années 80 offrait exactement ça au monde entier : un manoir imaginaire dans lequel se projeter. La série n’avait fait que le mettre en images.

Et nous, de l’autre côté de l’Atlantique, un vendredi soir devant notre téléviseur, nous regardions une ville que nous n’avions jamais vue nous promettre une vie que nous n’aurions jamais. C’était du pur Beverly Hills. Géographiquement inexact et émotionnellement parfait.


Si cet article vous a donné envie de traverser l’Atlantique avec votre passeport et un plan de tournage sous le bras, vous n’êtes pas les seuls. Et pour tout savoir sur les coulisses de Dynastie, retrouvez les sections dédiées à la série sur ce site.

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