Blood is thicker than Oil

J.R. et Bobby : les deux frères Ewing que Dallas ne pouvait pas protéger

Prologue : une bouteille de champagne et deux destins

C’est toujours par un début qu’une grande histoire commence. Et celle-là commence avec du champagne.

Nous sommes en 1977. Une salle de répétition anonyme des studios de Hollywood. Les acteurs d’une nouvelle série se rencontrent pour la première fois. Personne ne se connaît. On se serre les mains, on échange des sourires polis. Et puis Larry Hagman — le futur J.R. Ewing — sort des bouteilles de champagne. Des bulles pour briser la glace, pour inventer une famille fictive en l’espace d’un verre.

Patrick Duffy, le futur Bobby, rentre ce soir-là chez lui et dit à sa femme quelque chose d’étrange pour un premier jour de travail :

« Je crois que j’ai rencontré mon meilleur ami aujourd’hui. »

Il ne s’était pas trompé. Et cette amitié née dans le champagne allait traverser quatorze saisons de fiction, deux décès réels, un foie greffé, un double assassinat et 35 ans de vie commune — avant que la mort n’en finisse avec l’un d’eux. Mais ça, ni l’un ni l’autre ne pouvait le savoir ce soir-là, verre à la main.

Acte I — Ce que la caméra ne montrait pas

Sur le plateau de Dallas, un homme se noie dans le champagne

De 1978 à 1991, Dallas rassemble jusqu’à 350 millions de téléspectateurs dans le monde. Un record absolu. Dans la fiction, J.R. Ewing est un prédateur à chapeau de cow-boy — manipulateur, cruel, fascinant. Mais dans la réalité, Larry Hagman est un homme qui se noie.

Chaque matin de tournage, avant même que les caméras ne s’allument, Patrick Duffy rejoint son partenaire dans sa loge. Et Larry Hagman ouvre une bouteille de champagne. Pas pour fêter quelque chose. Juste parce que c’est devenu une nécessité. Il avouera plus tard avoir consommé jusqu’à cinq bouteilles de champagne par jour sur le plateau, en plus de ce qu’il buvait en dehors.

Il y a quelque chose de vertigineux dans ce détail. Le personnage le plus célèbre de la télévision mondiale, l’homme dont le portrait orne des millions de salons sur cinq continents, cet homme-là est en train de se détruire à petit feu. Et personne ne le voit. Ou plutôt : tout le monde le voit, et personne n’arrête. Car Larry Hagman ne rate jamais une scène. Jamais une réplique. Il arrive alcoolisé, et il joue parfaitement. Comme si l’alcool faisait partie du rôle.

Patrick Duffy, lui, ne boit pas. Il est là, chaque matin, à boire ce champagne avec son ami — peut-être pour lui tenir compagnie dans sa chute, peut-être parce qu’on ne refuse rien à son meilleur ami. Mais il voit. Il sait. Et il reste.

Bobby Ewing est mort. Mais son acteur, lui, vient de perdre ses parents.

Novembre 1986. La série est à son apogée. On vient de découvrir la célèbre scène de la douche — le retour impossible de Bobby Ewing, crédité mort la saison précédente, prononcé en rêve par Pam. Un tour de passe-passe narratif qui fait encore débat aujourd’hui, mais qui a ramenié Patrick Duffy sur le plateau pour la saison 10.

C’est précisément à ce moment-là — deux mois après son retour triomphal à l’écran — que la réalité frappe.

Dans un bar de Boulder, Montana — The Lodge, l’établissement que ses parents possèdent et tiennent de leurs mains — Terence et Marie Duffy sont en train de travailler comme n’importe quel soir. Il est tard. Le bar va fermer. Alors Terence fait ce que tout propriétaire fait : il met dehors deux jeunes hommes qui ont trop bu.

Sean Wentz et Kenneth Miller, 19 ans, partent. Ils continuent de boire ailleurs. Et puis ils reviennent. Armés.

« Quand ils sont rentrés dans le bar avec leurs armes, ils leur ont tiré dessus. Il n’y avait personne d’autre dans le bar. Donc ils ont tiré sur mon père et ma mère. » — Patrick Duffy

Terence et Marie Duffy meurent cette nuit-là. Leur fils, Bobby Ewing pour 350 millions de téléspectateurs, prend le premier avion pour le Montana. L’homme le plus sympathique de la télévision mondiale se retrouve seul dans une salle mortuaire à Boulder, à regarder les corps de ses parents.

Wentz est condamné à 180 ans de prison. Miller à une peine équivalente. La justice passe. Mais elle ne répare rien.

Acte II — Le foie de J.R. et l’âme de Bobby

Larry Hagman aux portes de la mort : la greffe du 23 août 1995

Dallas s’est arrêté en 1991. Après 14 saisons, 357 épisodes, des millions de larmes et de joies dans des dizaines de pays. La série est terminée. Et sans le plateau, sans le rôle, sans la structure qui rythme chaque journée, Larry Hagman se retrouve face à lui-même. Et à ses bouteilles.

Les années d’alcoolisme intense ont fait leur travail. Le foie lâche. La vie aussi, presque. Le 23 août 1995, Larry Hagman subit une greffe du foie de seize heures. Une opération marathon qui le tient entre la vie et la mort une partie de la journée.

Il s’en sort. Mais à quel prix.

Ce qui est saisissant, c’est la transformation que cela opère en lui. L’homme qui a bu cinq bouteilles de champagne par jour pendant des années devient, du jour au lendemain, un militant du don d’organes, un défenseur de la santé publique, un porte-voix contre le tabagisme. La quasi-mort l’a réveillé. Comme si J.R. Ewing avait dû mourir dans le corps de Larry Hagman pour que celui-ci puisse enfin vivre.

Il reconstruira les dix-sept années suivantes autour de cette renaissance. Sa vaste demeure à Ojai, en Californie — qu’il surnomme « Heaven » — deviendra une maison entièrement alimentée en énergie solaire. L’homme du pétrole texan deviendra un militant des énergies renouvelables. Le paradoxe absolu.

Patrick Duffy : les décombres intérieurs d’un homme debout

Pendant que Larry Hagman se bat contre son propre foie, Patrick Duffy, lui, se bat contre quelque chose d’invisible. La perte de ses parents n’a pas brisé sa carrière — il continue de tourner, enchaîne les projets, reste sur le devant de la scène. Mais les blessures-là ne se voient pas.

Ce qui le sauve, il l’a dit lui-même, c’est sa femme. Carlyn Rosser, danseuse de ballet rencontrée dans les années 70, c’est elle qui l’a tenu debout après le Montana. Qui l’a initiaé au bouddhisme, lui a appris une autre manière de regarder la mort et la perte. « Elle m’a donné les outils pour survivre à ce que la vie avait de plus brutal », dira-t-il plus tard. Il ne le sait pas encore, mais il aura besoin de ces outils une deuxième fois.

Acte III — Le retour, la gloire, et l’adieu

Dallas 2012 : deux frères et un homme mourant

En juin 2012, Dallas revient sur TNT. Un reboot moderne, une nouvelle génération de Ewing — mais surtout, pour les fans du monde entier, la promesse de revoir ensemble les trois piliers de la légende : Larry Hagman, Patrick Duffy, Linda Gray.

Larry Hagman a 80 ans. Il sait depuis 2011 qu’il a un cancer. Un cancer de la gorge, puis une leucémie. Il le sait. L’équipe le sait. Et pourtant il tourne. Il est là, sur le plateau, en J.R. Ewing, comme si rien n’avait changé. Comme si la série pouvait le protéger de la maladie.

Le 23 novembre 2012, à l’hôpital Medical City de Dallas — dans la ville même qui lui a donné son rôle le plus célèbre — Larry Hagman s’éteint. Il est entouré de sa famille. Sa femme, Maj, à ses côtés depuis 1954 — 58 ans de mariage. Il avait 81 ans. Conformément à ses dernières volontés, ses cendres seront dispersées au Southfork Ranch. Il voulait rester au Texas. Il y est resté.

Jouer l’enterrement de J.R. quand on enterre Larry

Les semaines qui suivent sont surréalistes. Patrick Duffy et Linda Gray doivent terminer la saison en cours — et donc tourner l’enterrement de J.R. Ewing. L’enterrement fictif de son meilleur ami réel. Les deux sont entremêlés de manière indissociable.

Patrick Duffy raconte :

« Linda et moi étions avec Larry jusqu’à la fin. Chaque scène concernant la mort de J.R. concernait aussi celle de Larry. Mais là où il a fallu jouer la comédie, c’est quand il a fallu faire croire qu’on était effondré. Parce que je n’étais pas effondré. Pour moi, il est toujours là, avec nous. Il ne me manque pas de cette façon. »

Ces mots sont peut-être les plus beaux de toute cette histoire. Patrick Duffy ne pleure pas Larry Hagman. Il ne le pleure pas parce qu’il refuse de le considérer comme absent. Parce que trente-cinq ans d’amitié ne disparaissent pas avec un décès. Parce que son meilleur ami  était vivant en lui d’une façon que la mort ne pouvait pas atteindre.

Acte IV — L’homme qui a tout perdu et qui est encore là

2017 : la mort de Carlyn, la deuxième fois

Patrick Duffy pensait avoir survivé au pire. Il avait tort.

Le 23 janvier 2017, Carlyn Rosser — sa femme depuis 1974, la femme qui l’avait tenu debout après le Montana, la mère de ses deux fils — meurt. Elle avait 77 ans. Sa mort, dit-il, a été une surprise.

« Je peux l’entendre. Je peux la voir. Je sais que c’est ce qu’elle aurait attendu de moi. Mais plus que tout, son contact me manque. Je me considère encore comme un homme marié. »

Un homme qui a perdu ses parents, son meilleur ami, et sa femme. Trois deuils fondamentaux, étalés sur trente ans. Et qui pourtant continue. Qui continue de travailler, d’apparaître à l’écran, de sourire pour les caméras. Patrick Duffy est peut-être l’exemple le plus discret et le plus bouleversant de ce que l’on appelle la résilience — ce mot écultré qui, ici, reprend toute sa force.

Le paradoxe final : la série qui protège et qui expose

Ce qui frappe, quand on regarde les deux trajectoires en parallèle, c’est un même paradoxe.

Dallas a été pour Larry Hagman à la fois le déclencheur de sa déchéance — la gloire qui légitime les excès, le plateau qui tolere les bouteilles — et le dernier rempart qui lui a donné la force de revenir en 2012, mourant, et de jouer quand même. La série l’a tué à petit feu pendant des années. Et c’est la même série qui lui a fourni la raison de continuer.

Dallas a été pour Patrick Duffy un sanctuaire. Un endroit où revenir quand la réalité devenait insupportable. Quand ses parents ont été assassinés en 1986, il tournait. Quand Carlyn est morte en 2017, il travaillait encore. Le plateau comme seul endroit stable dans un monde qui s’effondre.

Épilogue : ce que J.R. et Bobby nous laissent

Il existe une image qui résume tout. Deux hommes assis dans une loge de studio, à six heures du matin, un verre de champagne à la main. L’un boit parce qu’il ne peut plus s’en empêcher. L’autre boit parce qu’il ne veut pas laisser son ami seul. Ils rient. Ils sont vivants. La journée de tournage n’a pas encore commencé.

Derrière cette image : un homme qui se détruit dans la gloire et qui touchera le fond à 56 ans avant de renaître. Un autre homme dont les parents ont été assassinés par deux adolescents ivres, dans un bar du Montana, un soir de novembre.

La série leur a donné tout. Elle leur a aussi pris quelque chose — non pas par malveillance, mais par l’étrange mécanique de la gloire, qui écrase autant qu’elle élève. J.R. et Bobby Ewing étaient des frères ennemis à l’écran. Larry Hagman et Patrick Duffy, eux, étaient les meilleurs amis du monde dans la vraie vie.

Et la vraie vie, contrairement à Dallas, ne permet pas les scènes de douche pour ramener les morts.

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