
Le magazine s’ouvrit au hasard sur une publicité pour un téléviseur Grundig. Puis, en tournant les pages, sur quelque chose que je n’avais pas vu venir : une annonce pour la diffusion, le vendredi suivant sur TF1, de deux séries. La première était Dallas. La seconde était L’Homme de l’Atlantide.
Je restai un moment à regarder ces deux titres côte à côte.
Comme si le hasard venait de me rappeler quelque chose d’essentiel.
L’Homme de l’Atlantide. Il y avait eu une époque où ces deux univers coexistaient dans le même espace mental, la même soirée de télévision, le même rituel du vendredi soir. Patrick Duffy avant Bobby Ewing, ou plutôt, Patrick Duffy en même temps que Bobby Ewing, puisque les diffusions françaises se chevauchaient joyeusement sans que personne ne s’en offusque. Mark Harris, l’homme venu du fond des océans, et Bobby Ewing, l’homme venu du fond du Texas. Le même acteur, deux vies parallèles, deux façons d’être le gentil dans un monde qui préférait les méchants.
J’avais écrit une page sur L’Homme de l’Atlantide précisément parce que cette coïncidence me semblait trop belle pour ne pas être racontée, ce fil invisible qui reliait la science-fiction aquatique des années 70 aux puits de pétrole texans des années 80, et qui portait le même visage.
Les routes parallèles. C’était une des choses que j’aimais le plus dans cet univers des grands soaps américains : la façon dont ils ne vivaient jamais seuls. Ils existaient en constellation, en écho, en dialogue permanent avec d’autres séries, d’autres histoires, d’autres Amériques imaginaires.
Il y avait eu Nord & Sud, cette grande saga de la guerre de Sécession qui avait envahi les écrans français au milieu des années 80 avec la même énergie dévastatrice que Dallas quelques années plus tôt. Des familles déchirées, des passions impossibles, des trahisons en costume d’époque. Les mêmes ingrédients, les mêmes mécanismes narratifs, simplement habillés en crinoline plutôt qu’en jean texan. Et certains visages étaient les mêmes, comme si Hollywood avait une réserve limitée de mâchoires bien dessinées et de regards intenses, et les redistribuait d’une saga à l’autre selon les besoins.
Je tournai encore quelques pages du magazine.
Et puis je tombai sur la rubrique « Émissions spéciales ». Une photo que je reconnus instantanément : des acteurs en tenue de sport, sur un stade en plein soleil, l’air à la fois sérieux et hilares.
Si le Battle of the Network Stars transformait les acteurs en athlètes, le Circus of the Stars, lui, les transformait en acrobates, jongleurs, dompteurs et trapézistes. L’idée était aussi absurde qu’irrésistible, et la télévision américaine l’avait déclinée pendant des années avec un enthousiasme que rien ne semblait pouvoir entamer. On y retrouvait les mêmes visages, les Ewing, les Carrington, les Gioberti, dans des costumes à paillettes, suspendu à un trapèze ou debout sur le dos d’un cheval blanc, avec ce mélange de bonne volonté touchante et de professionnalisme inattendu qui rendait ces émissions infiniment attachantes.
Il y avait quelque chose de profondément humain là-dedans. Ces acteurs que l’on voyait chaque semaine incarner des personnages tout-puissants, les maîtres du pétrole, les dynasties, les rois du vin californien, se retrouvaient soudainement à apprendre à jongler sous les yeux du pays entier, vulnérables et riants, redevenus simplement eux-mêmes.
J’aimais ça.
Je reposai le magazine. Dehors, le vent avait forci. Le grenier craquait doucement, comme une vieille coque de bateau.
Dans le carton, il restait encore quelque chose. Une enveloppe kraft, fermée avec un élastique devenu cassant.
Je la pris. Je l’ouvris.
C’était une chronologie que j’avais établie à la main, des années auparavant, la liste de tous les cliffhangers, saison après saison, série après série. Qui avait tiré sur J.R. Qui avait survécu à l’accident. Ce qui s’était passé dans le chalet. L’été entier passé à attendre la réponse à une question que la télévision avait laissée en suspens avec la désinvolture cruelle d’un romancier qui sait exactement ce qu’il fait.
Je souris en la feuilletant. J’avais oublié combien ces fins de saison avaient été physiquement insupportables.
Bonne époque.
La semaine prochaine — Épisode 3 : Le grenier est rangé. Mais avant de redescendre, il reste une dernière chose à regarder en face…
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