Blood is thicker than Oil

Manger pour paraître (suite et fin)

Première partie de l’article.

régimes, fitness et troubles alimentaires dans les séries américaines des années 1980

V. Joan Collins : la modération heureuse et le secret du plaisir

Joan Collins, comme à son habitude, occupe une position singulière dans ce panorama. Contrairement à Donna Mills ou Linda Gray, elle ne revendique ni régime strict ni programme sportif intensif. Son rapport à la nourriture, tel qu’elle le décrit, est celui d’une femme qui a appris à manger avec plaisir et mesure.

Elle ne se prive pas : elle mange des chocolats, des biscuits et des noix, boit du vin et parfois de la vodka tonic. Ce qui lui vaut d’être décrite par une journaliste qui la côtoie comme suivant le « régime C » : croissants, poulet (chicken en anglais), caviar, noix de cajou, chocolat. Cette approche hédoniste est tempérée par le conseil de sa nutritionniste personnelle, Gabriela Peacock, qui met l’accent sur le contrôle des portions et recommande des yaourts nature riches en probiotiques avec des baies le matin, ainsi que des aliments riches en oméga-3 comme le saumon pour la santé de la peau.

Du côté sportif, Collins est plus active qu’on ne pourrait le croire. À 92 ans, elle maintenait encore un programme de fitness régulier qui lui permettait encore de faire le grand écart, performance qui tient autant de la discipline de toute une vie que de la chance génétique. Le yoga, la marche et des exercices d’assouplissement semblent constituer l’essentiel de sa pratique, loin des marathons de tennis de Donna Mills, mais suffisants pour maintenir une souplesse et une posture remarquables.

L’itinéraire de Joan Collins avec les régimes est, au fond, paradoxal : victimes des diktats des studios dans sa jeunesse, elle a finalement trouvé dans la modération paisible ce qu’aucun régime à base de cottage cheese ne lui avait donné: la capacité de vieillir en mangeant ce qui lui plaît.


VI. Linda Evans : du corps outil au corps sanctuaire

Linda Evans représente peut-être la trajectoire la plus intéressante sur la question corporelle, car elle témoigne d’une transformation : de la femme dont le corps était un instrument professionnel à celle qui a fait du fitness une conviction personnelle et une entreprise commerciale.

Pendant les années Dynastie, Evans bénéficiait d’une silhouette naturellement harmonieuse et d’un régime alimentaire discipliné, conforme aux standards de la série. Sa passion pour la santé et le fitness l’a amenée à publier dès 1983 un livre très populaire, Linda Evans Beauty and Exercise, témoignant d’une réflexion déjà aboutie sur ces sujets. Cette passion n’était pas feinte : à la fin de la série en 1989, elle fonde une petite chaîne de centres de gym fitness en Californie, à Los Angeles et San Francisco.

Ce qui est frappant dans la trajectoire d’Evans, c’est qu’après Dynastie, son rapport au corps semble se libérer des injonctions professionnelles. Elle s’installe dans le nord-ouest pacifique, vit une vie retirée sur une ferme, gagne Hell’s Kitchen en 2009 en travaillant dans une cuisine sous la direction du chef Marco Pierre White — une façon de réaffirmer son rapport au plaisir alimentaire, bien loin des tomatoes and cottage cheese des premières années hollywoodiennes.


VII. Joan Van Ark et la question du poids : entre régime et trouble alimentaire

La maigreur de Joan Van Ark a été l’objet d’autant de commentaires que sa chirurgie esthétique, et les deux phénomènes sont probablement liés, dans la mesure où ils témoignent d’une même difficulté à habiter son corps dans un milieu qui le traite comme une marchandise.

Plusieurs observateurs et téléspectateurs, notamment lors de son apparition dans des publicités pour des pilules amincissantes dans les années 2000, ont noté avec consternation l’apparence particulièrement décharnée de l’actrice, faisant remarquer qu’elle n’avait visiblement jamais eu de problème à être mince et que la voir dans ces publicités envoyait un signal catastrophique aux femmes jeunes et impressionnables.

Il faut cependant être précis : Joan Van Ark n’a jamais publiquement reconnu souffrir d’un trouble du comportement alimentaire, et les spéculations sur une éventuelle anorexie doivent rester dans le domaine de l’hypothèse. Ce que l’on peut observer, en revanche, c’est que sa silhouette très mince est apparente depuis plusieurs décennies et s’est accentuée avec l’âge, une évolution qui, combinée aux transformations de son visage, donne une impression globale de corps excessivement sollicité.

Il est utile de rappeler ici que la maigreur extrême peut avoir de multiples origines : régime restrictif chronique, trouble du comportement alimentaire non diagnostiqué ou non déclaré, pathologie médicale, ou simple constitution naturelle amplifiée par l’âge. Dans le cas de Van Ark, dont le corps a été soumis pendant des décennies à la pression des plateaux de tournage, il serait réducteur d’attribuer cette maigreur à une seule cause. Ce qui est clair, c’est qu’elle n’a jamais pu ou voulu se soustraire aux injonctions de l’industrie sur l’apparence, qu’il s’agisse de son poids ou de son visage.


VIII. Le syndrome de la minceur à tout prix : Hollywood et les troubles alimentaires

Les années 1980 constituent un moment charnière dans l’histoire des troubles alimentaires. Jane Fonda, figure centrale du fitness de cette décennie, a elle-même souffert de boulimie pendant des décennies. Elle avait caché ce trouble alimentaire avant de devenir célèbre pour sa vidéo de fitness, et reconnaît que l’exercice l’a aidée à construire des habitudes plus saines, même si elle a continué à lutter contre son trouble, qu’elle décrit comme une addiction.

La situation était particulièrement paradoxale : la principale figure de référence fitness des femmes américaines luttait en privé contre le trouble alimentaire même dont elle était censée aider ses clientes à se préserver. Ce paradoxe révèle la profondeur de la contradiction culturelle : le fitness des années 1980 prônait la santé en mots, mais vendait la minceur en images.

Pour les actrices des soaps, la pression était redoublée par la visibilité permanente qu’imposait le format télévisuel hebdomadaire. L’actrice Elizabeth Taylor a perdu plus de 50 kilos à l’aide d’un régime à 1 000 calories avant d’en écrire un livre en 1988. Cette normalisation de régimes extrêmes dans des livres grand public, vendus comme des conseils de stars, illustre le problème systémique : la culture des années 1980 n’avait pas encore les outils conceptuels pour distinguer un régime sain d’un trouble alimentaire. La frontière entre discipline et pathologie était non seulement floue, mais activement brouillée par une industrie qui avait tout intérêt à ce qu’elle le reste.


IX. Bilan : deux modèles, un même corps sous pression

Ce panorama fait ressortir deux modèles antagonistes, dont les actrices de Dallas, Knots Landing et Dynastie offrent les exemples les plus lisibles.

Le premier modèle est celui de la discipline positive et cohérente, incarné avant tout par Donna Mills et Linda Gray : un régime alimentaire construit non pas comme une privation temporaire mais comme une philosophie alimentaire durable, associée à une pratique sportive régulière et adaptée à chaque étape de la vie. Ces deux femmes montrent que la longévité physique n’est pas incompatible avec une vie menée à l’écran, à condition de faire du corps un allié plutôt qu’un ennemi.

Le second modèle est celui de la contrainte externalisée, où l’alimentation et le poids sont gérés en réponse aux injonctions de l’industrie plutôt qu’aux besoins du corps. C’est ce modèle qui produit les trajectoires les plus douloureuses : régimes à base d’amphétamines dans les années 1950 pour Joan Collins, maigreur inquiétante chez Joan Van Ark, excès de zèle partout où la peur de déplaire a remplacé l’écoute de soi.

Ce qui relie ces histoires, au fond, c’est une question simple et vertigineuse : à qui appartient ce corps ? Pendant des décennies, Hollywood a répondu à cette question à la place de ces femmes. Certaines ont fini par se la réapproprier, avec sagesse, avec plaisir, et parfois avec un humour désarmant. Joan Collins mangeant des Snickers dans son lit en regardant Downton Abbey est peut-être la meilleure revanche que l’on puisse prendre sur une industrie qui lui a dit, à vingt ans, qu’elle était trop grosse pour mériter un rôle.


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