Blood is thicker than Oil

Manger pour paraître

régimes, fitness et troubles alimentaires dans les séries américaines des années 1980

I. Le corps comme décor : Hollywood et l’injonction à la minceur

Pour comprendre les pratiques alimentaires des actrices de Dallas, Knots Landing et Dynastie, il faut d’abord comprendre le contexte culturel extraordinairement particulier dans lequel elles évoluaient. Les années 1980 sont la décennie du corps glorifié, sculptée et performé, un corps qui doit simultanément incarner la réussite sociale, le désir, la jeunesse et, paradoxalement, une certaine forme d’effort consenti. Ce n’est plus le corps mince et passif des actrices des années 1960 ; c’est un corps musclé, tonifié, actif. Un corps qui travaille sur lui-même.

La culture du fitness des années 1980 était avant tout un phénomène féminin. Après l’adoption du Titre IX en 1972, interdisant la discrimination sexuelle dans les institutions financées par l’État, les femmes ont progressivement investi les salles de sport, longtemps considérées comme un territoire masculin. C’est dans ce contexte que Jane Fonda sort en 1982 sa vidéo de fitness, un objet culturel révolutionnaire qui vend 17 millions d’exemplaires, génère un empire estimé à 600 millions de dollars à son apogée, et établit une nouvelle conscience de la santé. Mais cette révolution a un revers : Fonda, qui souffrait elle-même de boulimie depuis des décennies, a manqué l’opportunité d’établir une image corporelle inclusive en présentant différents types de corps.

La salle de barre que Donna Mills installe chez elle en 1983, les centres de fitness que Linda Evans ouvre en Californie après la fin de Dynastie, la pratique quotidienne du tennis de Joan Collins, tout cela participe d’un même mouvement culturel où l’entretien du corps est élevé au rang de discipline morale. Mais sous la surface sanitaire et sportive de cette révolution fitness, les actrices des grandes séries devaient en parallèle gérer une autre contrainte, beaucoup plus ancienne et beaucoup plus toxique : celle du régime.


II. L’héritage empoisonné des studios : quand Hollywood pesait ses actrices

La pression sur le poids des actrices ne date pas des années 1980. Elle remonte aux origines du système des studios hollywoodiens, où les contrats stipulaient parfois des clauses de poids explicites, et où des médecins complaisants prescrivaient des amphétamines comme s’il s’agissait de vitamines.

Joan Collins, qui devient Alexis Carrington dans Dynastie en 1981, porte encore les cicatrices de cette culture prédatrice. Elle en a témoigné avec une franchise désarmante : l’actrice de Dynastie raconte qu’à ses débuts, à vingt ans, les studios lui ont dit qu’elle était trop grosse et devait perdre huit livres. On lui a alors remis les mêmes pilules amincissantes que Judy Garland, la Dexédrine, un stimulant central du système nerveux. Sa conclusion est sans appel : « Vos hanches devaient toujours paraître plus minces, votre visage plus fin. En tant qu’actrice, vous êtes toujours au régime quand vous travaillez. On m’a même dit de prendre de la speed pour perdre du poids. Parfois, on me disait que je n’aurais pas de rôle parce que j’étais trop grosse. »

Elle décrit ainsi la diète imposée par les directeurs de casting : tomates et fromage cottage, laitue et fromage cottage, encore et toujours du fromage cottage. Ce régime à base d’amphétamines lui fit perdre huit livres en deux semaines, mais aussi deux semaines de sommeil. Cette anecdote doit être replacée dans son contexte historique : la Dexédrine était alors couramment prescrite comme coupe-faim aux États-Unis, dans une totale légalité, avant que ses effets addictifs et cardiovasculaires ne conduisent à son retrait progressif du marché thérapeutique.

La décennie Beverly Hills Diet, introduite en 1981, en dit long sur le climat général : ce régime commence par dix jours de fruits exclusivement, mangés dans un ordre précis. Parmi les célébrités qui l’ont suivi figuraient Liza Minnelli et Linda Gray. Ce type de régime déséquilibré, sans base nutritionnelle sérieuse, était représentatif de la médecine diététique de l’époque : intuitive, marketée, souvent dangereuse.


III. Donna Mills : la discipline comme art de vivre

Parmi toutes les actrices de cette génération, Donna Mills est sans doute celle qui a théorisé avec le plus de précision et de cohérence sa relation à la nourriture et à l’exercice. Celle qui incarnait l’ambitieuse Abby Cunningham dans Knots Landing a développé une approche quasi-monastique du corps, qu’elle applique depuis ses années de danseuse et maintient avec une rigueur impressionnante à 85 ans.

L’actrice a révélé que pendant ses années de tournage, elle ne mangeait jamais de pâtes, sucre, pain, crème glacée ni biscuits. Elle explique : « Je suis une danseuse et manger des protéines était ma façon de m’alimenter. » Cette restriction sévère en hydrates de carbone n’est pas un régime conjoncturel mais une philosophie alimentaire profonde, ancrée dans sa formation de danseuse classique et maintenue depuis des décennies. Son régime actuel se concentre sur les protéines et les légumes, avec des substitutions créatives : elle cuisine de la courge spaghetti à la place des pâtes, préparée maison avec de l’ail, du beurre et du parmesan.

Du côté sportif, le programme de Donna Mills ferait honte à beaucoup de personnes de la moitié de son âge. Elle joue au tennis cinq fois par semaine, deux heures à chaque séance. Elle dispose d’une salle de gym à domicile où elle s’entraîne avec des poids légers, utilise son vélo Peloton et s’étire quotidiennement à la barre de ballet qu’elle possède depuis les années 1980. Sa philosophie est sans équivoque : « Je n’ai jamais arrêté de faire de l’exercice sous prétexte que je vieillissais. Beaucoup de gens pensent « je suis trop vieux maintenant, je n’ai plus besoin de ça. » Mais je crois le contraire. Il faut continuer à bouger. Transpirer chaque jour est vraiment important. »

Ce régime sévère s’est assoupli avec les années mais reste fondamentalement austère. Elle a ainsi découvert les recettes keto, notamment les desserts allégés en sucre, comme alternative aux plaisirs qu’elle s’interdisait autrefois. Le résultat, visible à 85 ans, est incontestable : Donna Mills présente une silhouette et une vitalité qui tiennent davantage du défi biologique que de la chance génétique. Elle est la démonstration vivante que la discipline, quand elle est bien conduite et non poussée jusqu’à l’excès pathologique, peut constituer une stratégie de longévité réelle.


IV. Linda Gray : la nutrition comme conviction philosophique

Linda Gray, la Sue Ellen de Dallas, représente un autre modèle, moins athlétique mais tout aussi cohérent, ancré dans une conviction nutritionnelle presque militante qui remonte à sa jeunesse.

Gray s’est très tôt intéressée aux travaux des nutritionnistes Adelle Davis et Paavo Airola, s’engageant dès le début de sa vie adulte dans une réflexion profonde sur l’alimentation saine. Cette conviction n’est pas seulement personnelle : quand son mari a été diagnostiqué d’un ulcère à l’estomac en début de mariage, son médecin lui disait qu’il prendrait des antiacides pour le reste de ses jours. Linda Gray l’a nourri d’une alimentation fraîche et nutritive, pleine de salades, légumes et fruits; et à son retour chez le médecin, ses symptômes avaient disparu.

Cette approche empirique et curieuse la distingue de la simple discipline des régimes. Elle ne consomme jamais exactement les mêmes aliments deux jours de suite, convaincue qu’il faut varier les apports. Au petit-déjeuner, elle alterne entre des mélanges de feuilles de bette, kale, épinards et roquette avec des œufs brouillés et un peu de chèvre, ou un smoothie qu’elle préfère aux jus pour conserver les fibres. Elle est connue parmi ses pairs pour ses connaissances nutritionnelles étendues, souvent consultée par ses amis sur le sujet.

Sa posture n’est pas celle de la star qui vend un régime ou une méthode : c’est celle d’une femme qui a fait de la nutrition une enquête permanente sur elle-même, un projet de vie plutôt qu’une obligation professionnelle. Ce qui explique peut-être que, contrairement à Donna Mills, Linda Gray n’a jamais eu besoin d’être spectaculairement mince pour rester crédible à l’écran : c’est la santé rayonnante qui transparaît, pas la maigreur disciplinée.

Linda Gray va même jusqu’à ce moquer d’elle-même et de son régime dans le film Divas of the 80’s ou elle engouffre des frites en cachette tout en prétendant suivre un régime kéto.


La semaine prochaine, suite et fin de l’article Manger pour paraitre

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