Blood is thicker than Oil

Hollywood : un siècle de rêves fabriqués : Histoire d’une usine à mythes


Partie I – Des origines à la chute du système des studios (1910–1960)


L’ère du cinéma muet (1910–1929) – Quand Hollywood s’éveille

Tout commence dans le New Jersey. C’est là que Thomas Edison et ses associés contrôlent, via le Motion Picture Patents Company (MPPC), les brevets liés à la caméra et au projecteur. Pour échapper à ce monopole étouffant, une poignée de producteurs indépendants migrent vers l’ouest, attirés par la lumière généreuse de la Californie du Sud, la diversité de ses paysages et, détail non négligeable, la proximité de la frontière mexicaine en cas ou deviendrait nécessaire une fuite rapide face aux huissiers d’Edison. Hollywood, alors simple faubourg agricole de Los Angeles, devient en quelques années la capitale mondiale du cinéma.

Les pionniers qui bâtissent cette industrie s’appellent Carl Laemmle, qui fonde Universal Pictures en 1912, William Fox (Fox Film Corporation, 1915), Adolph Zukor (Paramount, 1912) ou encore les frères Warner. Ce sont pour la plupart des immigrés juifs d’Europe centrale, qui ont trouvé dans ce secteur naissant, et non encore structuré par les élites protestantes de l’Amérique WASP, un espace d’ascension sociale inédit.

L’ère du muet produit ses premières étoiles, au sens littéral du terme : les studios inventent le star-system pour fidéliser le public. Mary Pickford, surnommée « America’s Sweetheart », devient la femme la mieux payée des États-Unis. Charlie Chaplin incarne le génie comique absolu avec son personnage de Charlot. Buster Keaton rivalise avec lui par sa maîtrise du gag physique et ses prouesses acrobatiques. Douglas Fairbanks impose le modèle du héros viril et aventurier. En 1919, ces quatre stars fondent ensemble United Artists, pour contrôler elles-mêmes la distribution de leurs films : un geste d’indépendance stupéfiant pour l’époque.

Du côté de la mise en scène, D.W. Griffith impose le montage comme langage cinématographique avec Naissance d’une Nation (1915), film techniquement révolutionnaire mais d’un racisme assumé, qui provoque les premières grandes manifestations contre une œuvre cinématographique aux États-Unis. Erich von Stroheim fascine par ses productions démesurées, comme Greed (1924), dont la version originale durait neuf heures.

Le scandale n’est jamais loin. En 1921, la mort de Virginia Rappe lors d’une fête organisée par le comique Fatty Arbuckle déclenche un procès retentissant et la ruine de sa carrière, quand bien même il sera acquitté. En 1922, l’assassinat non résolu du réalisateur William Desmond Taylor et la mort suspecte de l’acteur Wallace Reid, victime d’une overdose de morphine, poussent l’industrie à se doter d’un organe d’autocensure : la MPPDA (Motion Picture Producers and Distributors of America), dirigée par Will H. Hays. C’est l’acte fondateur d’une longue tradition d’hypocrisie institutionnelle.

Le 6 octobre 1927 marque une rupture irréversible : Le Chanteur de Jazz, produit par Warner Bros. avec Al Jolson, introduit le son synchronisé. Le cinéma parlant naît dans la nuit. Certaines carrières s’effondrent (des accents impossibles, des voix qui trahissent l’image construite), d’autres explosent. Hollywood entre dans une nouvelle dimension.


L’Âge d’Or classique (1930–1960) – Le système des studios à son apogée

C’est l’époque que l’on désigne communément sous le nom d’« Âge d’Or de Hollywood », et il mérite pleinement ce titre. Pendant trois décennies, une poignée de grandes compagnies, les « Big Five » et les « Little Three », contrôlent intégralement la chaîne de production, distribution et exploitation du cinéma américain.

Les Big Five : MGM (Metro-Goldwyn-Mayer), Paramount, Warner Bros., RKO et 20th Century Fox. Les Little Three : Universal, Columbia et United Artists.

Ces studios fonctionnent comme de véritables manufactures du rêve. Les acteurs et les réalisateurs sont sous contrat exclusif (Jane Wyman, Lana Turner…), parfois pour sept ans. Les studios décident de leurs rôles, de leur image publique, de leur vie amoureuse officielle (Rock Hudson). Des départements entiers sont dédiés à la fabrication de la célébrité : publicistes, costumiers, maquilleurs, coachs de diction. C’est l’âge d’or aussi de la censure institutionnalisée : le Code Hays, renforcé en 1934 sous la pression des ligues catholiques, interdit toute représentation de sexualité explicite, de nudité, de couples mixtes, d’avortement ou de sympathie pour le crime.

MGM, la fabrique des dieux

Sous la direction de Louis B. Mayer et du producteur Irving Thalberg, MGM est la plus prestigieuse des majors, avec pour devise « More stars than there are in heaven » (Plus d’étoiles qu’il n’en existe dans le ciel). Ses vedettes s’appellent Greta Garbo, Clark Gable, Joan Crawford, Spencer Tracy, Katharine Hepburn, Judy Garland ou encore Gene Kelly. Le studio produit en 1939 deux des films les plus emblématiques de l’histoire du cinéma : Autant en emporte le vent (David O. Selznick, distribué par MGM) et Le Magicien d’Oz.

Paramount et la sophistication européenne

Paramount attire les réalisateurs venus d’Europe : Ernst Lubitsch y invente sa célèbre « touche » (une élégance dans le sous-entendu et l’implicite érotique), Josef von Sternberg y fabrique la personne envoûtante de Marlene Dietrich. C’est aussi chez Paramount que Cecil B. DeMille règne en maître avec ses péplums et sa fascination pour la mise en scène du péché et de la rédemption.

Warner Bros. et la dureté du monde

Warner est le studio du réalisme social et du film noir. C’est là que s’épanouissent James Cagney, Humphrey Bogart, Edward G. Robinson — des figures de gangsters, de détectives, d’hommes durs dans un monde dur. Le réalisateur Michael Curtiz y tourne Casablanca (1942), probablement le film le plus aimé de l’histoire du cinéma hollywoodien. Howard Hawks navigue entre les studios et impose un style d’une modernité étonnante dans des genres aussi différents que le film noir (Le Grand Sommeil, 1946), la comédie (L’Impossible Monsieur Bébé, 1938) ou le western.

Les genres comme langage universel

L’Âge d’Or est aussi l’ère des grands genres codifiés, chacun constituant un contrat implicite avec le spectateur :

  • Le western : John Ford en est le pape incontesté. La Chevauchée fantastique (1939), My Darling Clementine (1946), La Prisonnière du désert (1956), Ford forge la mythologie de la frontière américaine tout en y introduisant, discrètement, une mélancolie qui la minera de l’intérieur.
  • La comédie screwball : née dans les années 30 comme réponse légère à la Grande Dépression, avec des femmes fortes et des joutes verbales électrisantes. It Happened One Night de Frank Capra (1934) remporte les cinq Oscars majeurs, une première et unique fois dans l’histoire.
  • Le film musical : Busby Berkeley invente des chorégraphies hallucinées à la MGM, tandis que Fred Astaire et Ginger Rogers définissent l’élégance en mouvement chez RKO.
  • Le film noir : issu du roman hard-boiled et de l’influence des cinéastes européens en exil, il dépeint une Amérique corrompue, des femmes fatales et des hommes condamnés. Billy Wilder en offre le chef-d’œuvre absolu avec Sunset Boulevard (1950) et Assurance sur la mort (1944).
  • L’horreur : Universal règne sur le genre avec ses monstres iconiques: Dracula (Bela Lugosi, 1931), Frankenstein (Boris Karloff, 1931), La Momie (1932).

Les grandes figures de la réalisation

Orson Welles fait irruption dans Hollywood avec Citizen Kane (1941), considéré encore aujourd’hui comme l’un des films les plus importants de l’histoire du cinéma. Sa profondeur de champ révolutionnaire, sa narration non-linéaire et son sujet,un portrait à peine voilé du magnat de la presse William Randolph Hearst, lui valent autant l’admiration de ses pairs que les foudres de l’establishment. Hearst fait tout pour torpiller le film. Welles ne retrouvera plus jamais une telle liberté créatrice à Hollywood.

Alfred Hitchcock, venu d’Angleterre, s’impose comme le maître incontesté du suspense : Rebecca (1940), La Mort aux trousses (1959), Vertigo (1958 avec Kim Novak, James Stewart et Barbara Bel Geddes), Psycho (1960) — une filmographie qui redéfinit les rapports entre cinéma et angoisse. Il crée avec Cary Grant, James Stewart, Grace Kelly ou Kim Novak des couples d’acteurs qui sont autant des obsessions personnelles que des archétypes culturels.

Billy Wilder, rescapé du nazisme, combine cynisme européen et efficacité hollywoodienne comme nul autre. John Huston impose une virilité rugeuse (Le Faucon maltais, 1941 ; L’Africain Queen, 1951). Vincente Minnelli sublime le musical (Un Américain à Paris, 1951 ; Gigi, 1958, avec Leslie Caron).

Les scandales de l’Âge d’Or

Derrière le vernis doré, la réalité est souvent brutale. Le maccarthysme frappe Hollywood de plein fouet à partir de 1947 : la Commission des activités anti-américaines (HUAC) convoque des centaines de professionnels. Les Dix de Hollywood, dont le scénariste Dalton Trumbo, refusent de témoigner et sont emprisonnés pour outrage au Congrès. Des listes noires circulent ; des carrières s’effondrent. Elia Kazan, pour avoir donné des noms, est encore controversé à sa mort.

Frances Farmer, actrice prometteuse, est internée de force dans un hôpital psychiatrique entre 1943 et 1950 dans des circonstances qui n’ont jamais été totalement élucidées. Lana Turner voit sa fille poignarder son amant gangster en 1958, affaire étouffée par le studio. La vie privée des stars n’appartient pas aux stars.

Le déclin : la décision Paramount et la télévision

En 1948, la décision antitrust Paramount oblige les studios à vendre leurs salles de cinéma. Le modèle d’intégration verticale qui faisait leur puissance s’effondre. Dans le même temps, la télévision envahit les foyers américains. La fréquentation des salles chute de 90 millions de spectateurs hebdomadaires en 1948 à 45 millions en 1956. Hollywood riposte par la couleur, le CinémaScope, la 3D — puis par des films-événements comme Ben-Hur (William Wyler, 1959) ou Spartacus (Stanley Kubrick, 1960). C’est une résistance héroïque et déjà nostalgique.

Le Code Hays s’érode progressivement. Des films comme La Garçonnière de Wilder ou Psychose d’Hitchcock poussent ses limites. Le vieil ordre se fissure.


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