1- Les Fantômes de Southfork

Le soleil n’était pas encore levé sur Southfork.
Il y a cette heure, au Texas, où la nuit n’a pas tout à fait rendu les armes, où le ciel vire à un bleu profond et minéral, presque métallique, avant que les premières lueurs ne viennent l’incendier par l’est. Les chevaux bougent à peine dans l’enclos. L’air sent la terre sèche, le foin, et quelque chose d’indéfinissable qui ressemble au passé. Le ranch est là, comme il a toujours été. La piscine reflète ce ciel de cendre bleue. Le vieux barbecue spécialement fabriqué pour les Ewing, celui que Jock avait commandé dans les années quatre-vingt sans jamais pouvoir en profiter et que personne n’a jamais eu le cœur de remplacer, rouille doucement près de la terrasse. Sur le perron, le bois du plancher craque sous un pas familier.
Robert James Ewing, Bobby pour tout le monde, s’arrête au seuil de la porte et regarde son domaine. Il a soixante-dix-sept ans. Les années ne l’ont pas brisé, mais elles ont fait leur œuvre : les épaules légèrement voûtées, les cheveux encore drus mais grisonnants, les mains qui tiennent un peu trop fort le mug de café, comme si lâcher prise n’était pas une option. Jamais il n’avait baissé les bras ! Il avait dans les yeux cette expression des hommes qui ont tout vu et qui, malgré tout, continuent de regarder.
Au fond de l’allée, les phares d’une voiture trouaient l’obscurité. La voiture remontait l’allée, vite, trop vite pour l’heure, trop vite pour ce lieu qui méritait qu’on le quitte lentement. Bobby suivit des yeux les feux arrière jusqu’au portail, jusqu’à la route, jusqu’au néant.
John-Ross était parti avant l’aube, comme son père partait autrefois. Comme si Southfork n’était qu’un port d’attache, un endroit où dormir entre deux batailles.
Bobby avala une gorgée de café. Il ne dit rien. Il n’y avait de toute façon personne à qui parler, et même s’il y avait eu quelqu’un, il n’aurait probablement rien dit. C’était un homme qui avait appris, au fil des années et des trop nombreux deuils, à garder les choses importantes pour lui. Il était seul désormais. Très seul.
Le soleil commençait à poindre derrière les collines. Southfork s’éveillait, lentement, fidèle à lui-même. Les cowboys allaient arriver, les longhorns commençaient à s’ébrouer dans la prairie, un cheval hennissait au loin dans l’étable. Comme si rien n’avait changé. Comme si J.R. allait surgir d’un instant à l’autre, téléphone à l’oreille, sourire carnassier, l’œil brillant d’un coup déjà ourdi. Mais la maison n’était plus guère habitée que par les trop nombreux fantômes du passé.
Bobby posa son mug sur la rambarde et rentra dans la maison silencieuse.

Le quarante-deuxième étage de la Ewing Tower dominait Dallas comme J.R. avait toujours voulu dominer le monde, de haut, de loin, et avec le sentiment que tout ce qu’on apercevait depuis ces fenêtres vous appartenait de droit.

La salle de conférence principale avait été conçue pour impressionner avant même qu’on y ouvre la bouche. Murs en verre fumé sur trois côtés, vue à cent-quatre-vingts degrés sur la skyline de la ville, mobilier en noyer sombre et acier brossé. Sur le quatrième mur, celui que les caméras ne pouvaient pas manquer, trônait un portrait de J.R. Ewing, peint à l’huile dans les années quatre-vingt par sa seconde épouse Cally, regard acéré et sourire de sphinx. Sous le portrait, en lettres gravées sur une plaque en laiton : J.R. Ewing Group. Dallas, Texas. Fondé en 1933.
Deux cents chaises avaient été disposées. Journalistes, analystes financiers, représentants des grandes banques d’affaires, quelques élus du Congrès venus d’Austin pour l’occasion. Les caméras de CNN, de Fox Business et de Bloomberg occupaient le fond de la salle avec la conviction tranquille des gens qui savent que ce qu’ils filment va compter. Un brouhaha emplissait l’air de manière presque palpable, puis qui s’arrête presque instantanément lorsque John-Ross Ewing entre, sans escorte, sans préambule.
Il portait ses quarante-quatre ans comme une armure. Grand, les épaules larges dans un costume anthracite coupé à Londres, il traversa l’estrade avec cette démarche particulière que ceux qui l’avaient connu jeune reconnaissaient immédiatement : le pas de J.R., légèrement chaloupé, celui d’un homme qui sait que les regards le suivent et qui n’en a rien à faire depuis longtemps. Ses cheveux bruns étaient parfaitement coiffés. Ses yeux clairs, vifs, balayèrent la salle en une fraction de seconde, inventoriant les présences, évaluant les absences.
Il s’installa derrière le pupitre, posa les deux mains à plat sur le bois et laissa le silence s’installer, trois secondes, cinq, puis dix, avec le calme de quelqu’un qui n’a jamais craint le silence.
— Mesdames et messieurs, dit-il enfin, bienvenue chez moi !
Quelques rires. Il sourit, le sourire de J.R., celui-là aussi, hérité comme un gène dominant.
Ce qui suivit dura quarante minutes. John-Ross présenta le projet Condor : un pipeline de mille quatre-vingts miles reliant les champs gaziers du Colorado aux terminaux maritimes de Long Beach, en Californie. Un rendement maximum car il avait racheté un pipeline presque terminé durant les années 80 par les entreprises Denver Carrington et Colby Entreprise. Investissement total : quatre virgule trois milliards de dollars. Mise en service prévue : dans dix-huit mois. Capacité journalière : deux virgule huit milliards de pieds cubes. Les chiffres tombaient avec la précision d’un homme qui les avait répétés, qui y croyait, et qui savait que la confiance se transmet avant tout par la certitude du ton.
Puis il s’arrêta et prit une légère pause, comme si ce qui allait suivre lui coûtait quelque chose, ce qui était faux, mais parfaitement calculé.
— Mon grand-père, dit-il, Jock, a fondé cette société il y a près de 100 ans, avec rien d’autre qu’une conviction : que le pétrole texan changerait l’Amérique. Et il avait raison. Mon père J.R. a ensuite tout reconstruit dans les années 90 avec comme seule ambition de diriger la première compagnie pétrolière indépendante du Texas. Aujourd’hui, l’énergie américaine doit évoluer à nouveau. Ce n’est plus seulement le pétrole, ni le gaz de schiste, ce sont aussi les énergies renouvelables, mais également les nouvelles technologies qui vont en permettre la gestion. Ce pipeline n’est pas un hommage à J.R. Ewing. C’est la continuité de son travail. C’est pourquoi, à compter de ce jour, Ewing Energies devient officiellement J.R. Ewing Group.
Applaudissements nourris. Les caméras se braquèrent sur le portrait au mur. John-Ross laissa faire. Il savait exactement ce que les photographes allaient chercher : le fils sous le regard du père. L’image ferait la une du Wall Street Journal le lendemain matin. Il l’avait calculé.
Au premier rang, Sue-Ellen Ewing applaudissait avec les autres. Elle avait quatre-vingt-cinq ans, et les portait avec cette élégance discrète et indestructible que certaines femmes acquièrent après avoir tout traversé. Tailleur ivoire, collier de perles, cheveux argentés coiffés en arrière. Elle regardait son fils avec une expression que seuls ceux qui la connaissaient vraiment auraient su déchiffrer, une fierté réelle, profonde, et juste en dessous, comme une fissure dans du beau marbre, une inquiétude ancienne qui ne la quittait plus depuis que John-Ross avait commencé à lui ressembler.
Pas à elle.
À lui.
Elle avait passé les vingt dernières années à observer son fils devenir J.R. ! Pas la caricature que les journaux avaient faite de son ex-mari, mais le vrai J.R., celui d’avant les scandales, celui des premières années, brillant, impitoyable et absolument convaincu que la fin justifiait les moyens. Tous les moyens. Elle l’aimait. Elle en était fière. Et parfois, la nuit, quand elle ne dormait pas, elle se demandait ce que tout cela allait encore leur coûter.
Elle applaudit jusqu’au bout, le sourire parfaitement en place, et lorsque John-Ross se tourna vers elle, elle sourit encore plus fort.

Le bureau d’Elena Ramos se trouvait au dix-huitième étage de la même tour, mais c’était un autre monde. Déjà les employés de maintenance s’activaient dans les couloirs pour changer les plaques avec le nouveau nom de l’entreprise. Le téléphone sonnait dans le bureau des assistantes.
Pas de vue panoramique ici, une fenêtre raisonnable donnant sur le quartier d’affaires, un bureau en bois clair encombré de rapports géologiques et de cartes de prospection, deux écrans d’ordinateur couverts de colonnes de chiffres. Des photos punaisées au mur : des forages, des sites d’extraction, quelques clichés de terrain où Elena apparaissait en combinaison de sécurité orange, casque sur la tête, souriant à l’objectif avec cette joie simple et directe que le travail bien fait lui avait toujours procurée. Et dans un cadre en bois posé sur le coin du bureau, légèrement de biais comme si on l’avait déplacé et mal remis en place, la photo d’une fillette en uniforme scolaire, cartable aux épaules, qui levait le pouce vers l’objectif avec un sourire édenté.
Lisa. Douze ans. Les seuls moments au monde où Elena Ramos ne calculait plus rien.
Sur l’écran de gauche, la conférence de presse de John-Ross se déroulait en direct, mais sans le son, Elena avait coupé l’audio vingt minutes plus tôt, après les premières phrases. Elle n’avait pas besoin de l’entendre. Elle connaissait ce visage par cœur, ses expressions, ses poses, la façon dont sa mâchoire se contractait légèrement quand il mentait et dont son regard se voilait d’une douceur calculée quand il voulait convaincre. Elle avait appris à lire John-Ross Ewing comme on apprend à lire un ciel d’orage, non pas par plaisir, mais par nécessité de survie.
Elle travaillait. Ou du moins, elle faisait semblant.
En réalité, depuis vingt minutes, elle regardait les lèvres de John-Ross bouger sur l’écran et elle pensait à sa fille. À ce que Lisa savait. À ce que Lisa ne savait pas. Au dossier verrouillé dans le tiroir du bas de son bureau, le seul tiroir fermé à clé de toute la pièce, qui contenait des documents qu’elle n’avait montrés à personne, jamais.
Son téléphone vibra sur le bureau.
Tu viens me chercher ce soir ? On pourrait aller manger à Whataburger
Elena sourit. Ce sourire-là n’avait rien de calculé, il lui venait du ventre, instantané et sans défense, celui qu’elle ne pouvait pas contrôler et qu’elle ne cherchait pas à contrôler non plus. Elle tapa sa réponse rapidement : Bien sûr mon cœur. 18h devant l’école. Je serai là.
Elle reposa le téléphone et leva les yeux vers l’écran.
John-Ross achevait son discours. Les applaudissements étaient visibles même sans le son, les mains qui battaient, les visages tournés vers lui avec cette expression de gens qui viennent d’entendre exactement ce qu’ils voulaient entendre. La caméra fit un gros plan sur le portrait de J.R. au mur, puis revint sur son fils.
Elena éteignit l’écran.
Elle resta un long moment immobile dans son bureau silencieux, les mains à plat sur son bureau, à regarder l’écran noir. Le monde semblait tourner autour d’elle, lointain. Puis elle ouvrit son premier rapport de la journée et se remit au travail avec une concentration appliquée et un peu trop volontaire, celle des gens qui ont besoin de ne plus penser.

Ken Richards connaissait Southfork. Il en connaissait l’allée de gravier blanc qui crissait sous les pneus d’une façon particulière, presque musicale par temps sec. Il en connaissait le grand salon avec ses canapés en cuir fauve et ses tapis navajo, ses bibliothèques où les livres côtoyaient les trophées de rodéo et les photos de famille accumulées au fil des générations. Il en connaissait l’odeur, cuir, cire à parquet, et ce fond de vétiver qui avait toujours flotté dans les pièces du rez-de-chaussée sans qu’on sache très bien d’où il provenait. Il y était déjà venu. Dans des circonstances que personne n’avait envie de se rappeler trop précisément. Il avait trahi la commission de l’énergie pour aider les Ewing lorsque leur plateforme off-shore avait explosé.
— Bobby, dit-il en tendant la main depuis le seuil du salon.
Bobby Ewing se leva du canapé avec la lenteur mesurée d’un homme qui économise ses gestes sans pour autant manquer de dignité, et serra la main tendue. Ferme. Bref. Le regard direct.
— Ken, dit-il simplement.
Il n’y avait pas de chaleur particulière dans ce mot, mais pas d’hostilité non plus. Juste la neutralité prudente de deux hommes qui se sont côtoyés dans la douleur et qui n’ont jamais vraiment eu le temps, ni peut-être l’envie, de transformer cette circonstance en amitié véritable. Ken Richards avait été là quand les Ewing en avaient eu besoin. Il avait aidé, discrètement, efficacement, avec ce professionnalisme tranquille qui était sa marque. Bobby lui en était reconnaissant d’une façon qu’il n’avait jamais formulée et ne formulerait probablement jamais.
Rosa, la gouvernante, apporta le thé sans qu’on le lui ait demandé, elle avait ce don, acquis depuis une dizaine d’années passées à Southfork, d’anticiper les besoins des gens qui habitaient cette maison. Elle posa le plateau sur la table basse et disparut sans un mot.
Sue-Ellen s’installa dans le fauteuil en face de Bobby, les mains croisées sur les genoux, avec l’attitude légèrement tendue de quelqu’un qui a préparé cette scène dans sa tête et qui espère que la réalité va s’y conformer. Ken Richards prit place sur le canapé à angle droit, à mi-chemin entre les deux, et accepta la tasse que Sue-Ellen lui tendait avec un sourire poli.
La conversation qui suivit fut ce que les Texans de bonne éducation appelaient pleasant, agréable sans être vraiment franche, cordiale sans être vraiment chaleureuse. Ken parla du cabinet, d’une affaire récente à Austin, de la chaleur qui arrivait tôt cette année. Bobby répondit par monosyllabes courtoises et quelques phrases complètes quand la politesse l’exigeait. Sue-Ellen parlait un peu trop, comblant les silences avec une animation légèrement forcée que Bobby reconnut immédiatement pour ce qu’elle était : de l’espoir habillé en mondanités.
Au bout d’un moment, Ken posa sa tasse et demanda la permission d’aller fumer sur la terrasse, une vieille habitude, dit-il avec un sourire désolé. Bobby fit un geste de la main qui signifiait faites donc, et l’homme sortit par la porte-fenêtre avec la discrétion soigneuse de quelqu’un qui sait très bien ce qu’il laisse derrière lui en sortant.
Le silence qui tomba entre Bobby et Sue-Ellen était d’une autre nature que tous ceux qui avaient précédé.
Sue-Ellen regarda son ex-beau-frère, cet homme avec qui elle avait partagé quarante ans de vie commune sans jamais vraiment être de la même famille, et qui était pourtant la personne au monde qui la connaissait le mieux. Elle baissa légèrement la voix, comme si les murs pouvaient entendre.
— Il me fait du bien, Bobby.
Bobby garda les yeux sur sa tasse un moment. Puis il leva la tête et la regarda, ce regard calme, sans jugement apparent, qui était l’une des rares choses qu’il n’avait jamais partagées avec Jock ou J.R. et qui lui appartenait en propre.
— Tant mieux, dit-il avec un petit sourire bienveillant.
Deux mots. Dits d’une voix égale, sans intonation particulière. Sue-Ellen les entendit exactement pour ce qu’ils étaient, ni une bénédiction ni une mise en garde, mais quelque chose d’intermédiaire et d’infiniment plus honnête : je t’ai vue souffrir trop longtemps pour me permettre de t’enlever ça, mais je garde les yeux ouverts.
Elle hocha légèrement la tête. Il n’y avait rien à ajouter.
Par la porte-fenêtre entrouverte, la fumée de la cigarette de Ken Richards se dissolvait dans l’air chaud de l’après-midi texan, et au loin, sur le paddock, un cheval bai s’ébrouait dans un nuage de poussière dorée.

Après le déjeuner, Bobby s’était retiré dans sa chambre au ranch pour se reposer dans un fauteuil moelleux, entouré des photos de ses disparus. Il y en avait trop. Sur sa commode, une photo de ses parents Jock et Ellie, et puis une photo de J.R., son frère, l’homme qu’il avait lui aussi aimé haïr durant des décennies. Et puis Pamela et April. Certains jours, il revoyait leurs visages en rêve, il ressentait encore leur douceur avant que ne se rappelle à lui la douleur. Il entendait des sons, et une vague de souffrance l’envahissait. Mais le souvenir le plus terrible, le plus insupportable, contre lequel il ne pouvait pas lutter lorsqu’il revenait le hanter, c’était celui de la disparition de son fils. Christopher, tué 12 ans plus tôt dans l’explosion de sa voiture sur un parking de station d’autoroute.
Bobby s’était assoupi, et un autre souvenir revint à sa mémoire.
Bogotá, Colombie, Août 2018
La pluie tombait sur le quartier de La Candelaria depuis trois jours sans discontinuer.
Ce n’était pas la pluie tiède et généreuse du Texas, celle qui sent la terre qui boit et qui laisse l’air plus propre après son passage. C’était une pluie froide et obstinée, venue des Andes, qui s’infiltrait partout, dans les cols des vestes, sous les portes mal jointes, dans les os des gens qui avaient passé trop de temps dehors. Les rues pavées de la vieille ville ruisselaient en torrents boueux qui charriaient des mégots, des prospectus détrempés, les débris ordinaires d’une ville qui n’avait pas le temps de faire attention à elle-même.
Bobby Ewing remonta le col de son imperméable beige et s’enfonça dans le dédale des ruelles.
Il avait soixante-dix ans cette année-là, mais il en paraissait davantage, ou peut-être différemment vieux, d’une façon qui n’avait rien à voir avec l’âge et tout à voir avec ce qu’il avait traversé depuis la mort de J.R. La mort de Christopher. La longue descente d’Elena dans le mensonge. La découverte, progressive et dévastatrice comme une fuite d’eau dans les fondations, que la famille qu’il avait passé sa vie à protéger s’était défaite par l’intérieur, pièce par pièce, pendant qu’il regardait ailleurs.
Il n’était pas venu à Bogotá pour les affaires.
Dans la poche intérieure de son imperméable, soigneusement plié, un imprimé de quatre pages : le rapport d’un détective privé de Houston qu’il payait depuis dix-huit mois. Nicholas Trevigno. Quarante-deux ans. Ancien associé d’Elena Ramos, condamné par contumace au Texas pour fraude et manipulation de données géologiques. Disparu en 2014. Réapparu furtivement à Bogotá six mois plus tôt, sous le nom de Nicolas Fuentes, dans le quartier de La Candelaria, où il louait une chambre au-dessus d’une imprimerie.
Bobby s’arrêta devant un immeuble de trois étages dont la façade jaune s’écaillait par plaques entières, révélant le crépi gris en dessous. Une enseigne métallique au-dessus de la porte du rez-de-chaussée : impresión El Sol. L’odeur d’encre et de solvant filtrait jusque dans la rue malgré la pluie.
Il poussa la porte. Monta l’escalier en bois qui gémissait à chaque marche. S’arrêta au deuxième palier devant la seule porte fermée à clé. Il frappa trois fois, puis glissa sa main dans la poche de son imperméable, sur la crosse d’une arme avec silencieux.
Ce qui se passa derrière cette porte, personne à Dallas ne le sut jamais. Bobby n’en parla pas à John-Ross. Pas à Sue-Ellen. Pas à l’avocat de la famille. Le détective qui l’avait conduit jusqu’ici reçut son dernier paiement par virement bancaire le lendemain matin, accompagné d’une instruction écrite en deux lignes : Dossier clos. Détruisez tout. Seize minutes plus tard, Bobby ressortit dans la rue.
Il s’arrêta sous l’avant-toit de l’immeuble et resta immobile un long moment, les mains dans les poches de son imperméable. La pluie continuait, indifférente. Dans la ruelle d’en face, deux enfants jouaient au ballon sous une bâche tendue entre deux fenêtres, leurs rires couverts par le bruit de l’eau sur les pavés. Bobby les regarda sans les voir.
Ses mains, au fond de ses poches, tremblaient légèrement.
Pas de peur. Il avait dépassé la peur depuis longtemps, depuis la première nuit blanche après la mort de Christopher, depuis le moment où il avait compris que certains chagrins ne se traversent pas, qu’on apprend seulement à les porter autrement, comme une pierre qu’on finit par ne plus sentir mais qui est là, toujours, qui modifie légèrement la façon dont on marche.
Non. Ses mains tremblaient parce qu’il avait fait quelque chose qui ne ressemblait pas à Bobby, ni même à Robert James Ewing, fils de Miss Ellie, gardien de Southfork, homme de bien, ou du moins qui avait toujours essayé de l’être. Et parce qu’il savait, avec cette certitude froide et définitive des actes qu’on ne peut pas défaire, qu’il le referait.
Il sortit de sous l’avant-toit, leva le col de son imperméable, et disparut dans la pluie de Bogotá. Nicholas Trevigno avait été rayé de la surface de la terre.

À sept mille kilomètres de Dallas, le soleil mourait sur les toits ocre de Marrakech avec cette extravagance tranquille propre aux couchers de soleil africains, une lumière qui ne se contentait pas de décliner mais qui semblait vouloir incendier le ciel une dernière fois avant de céder la place, orange profond virant au rose, puis au violet, puis à ce bleu sombre et velouté qui précède les étoiles.
Dans la cour intérieure du Riad, l’air sentait la rose et le jasmin.
La fontaine en zellige bleu et blanc murmurait au centre du patio dallé, entourée de massifs de bougainvilliers qui débordaient des jardinières en terre cuite avec une générosité un peu anarchique. Des lanternes en fer forgé pendaient aux murs, pas encore allumées, attendant la nuit. Quelque part derrière les murs de pisé, la ville grondait sourdement, muezzin au loin, klaxons, le brouhaha perpétuel d’une cité de deux millions d’âmes qui ne dormait jamais vraiment, mais ici, dans cette cour, tout cela semblait appartenir à un autre monde.
Janice était allongée dans une chaise longue en rotin, les jambes croisées, une djellaba de soie ivoire sur les épaules.
Elle avait presque cinquante ans. Le teint halé, les cheveux noirs très légèrement ondulés qui tombaient sur ses épaules, des pommettes hautes et des yeux sombres qui avaient quelque chose d’indéfinissablement familier, la forme, peut-être, ou l’intensité, ou cette façon particulière de regarder les choses de biais, par en dessous, comme si le monde frontal et évident ne l’intéressait qu’à moitié.
Sur ses genoux, une tablette. Sur la tablette, la conférence de presse retransmise en différé depuis Dallas, le fuseau horaire avait décalé l’événement de sept heures, et Janice l’avait regardé en fin d’après-midi avec la même attention tranquille qu’elle aurait accordée à un documentaire sur un sujet qui l’aurait intéressée sans la concerner directement.
Mais ça la concernait.
Elle regarda John-Ross Ewing terminer son discours, les applaudissements, le portrait de J.R. sur lequel la caméra s’attardait, le sourire de son fils. Ce sourire qu’elle connaissait pour l’avoir étudié des heures sur des écrans, dans des articles, des photographies, sans jamais y avoir été exposée autrement.
Elle posa la tablette sur la petite table en mosaïque à côté d’elle.
Ferma les yeux.
La fontaine continuait son murmure régulier. Quelque part dans le Riad, Fatima, la gouvernante qui gérait la maison depuis que Janice s’y était installée à son retour d’Amérique dix ans plus tôt, préparait le dîner, et l’odeur des épices arrivait par vagues depuis la cuisine, cardamome et cannelle et quelque chose de plus chaud, plus profond, que Janice ne savait pas toujours identifier.
Elle n’était pas pressée.
C’était peut-être la chose la plus étrange chez elle, la chose que ceux qui la croisaient, rares, soigneusement choisis, ne comprenaient pas toujours : Janice Rivers Benitez n’était jamais pressée. Elle avait appris la patience de la même façon qu’on apprend les langues, par immersion totale et nécessité absolue, et elle l’avait apprise si bien qu’elle était devenue une seconde nature, une façon d’habiter le temps qui déconcertait les gens habitués à l’agitation.
Elle avait attendu des mois après Abu-Dhabi. Elle pouvait encore attendre.
Les lanternes s’allumèrent automatiquement quand la lumière baissa, projetant sur les murs de pisé des ombres dorées et mouvantes. Janice rouvrit les yeux, regarda le ciel qui virait au violet au-dessus du patio ouvert, et resta immobile encore un long moment, présente, attentive, silencieuse.
Puis elle prit la tablette, rouvrit l’article sur le J.R. Ewing Group, et commença à lire depuis le début.

Le datacenter occupait totalement le quatrième sous-sol de la Ewing Tower.
Pas de fenêtres, évidemment. Pas de lumière naturelle, pas de bruit venu de l’extérieur, pas de repère temporel d’aucune sorte. Juste le bourdonnement continu et légèrement hypnotique des serveurs alignés en rangées parfaites sous les néons blancs, la climatisation qui maintenait la température à dix-neuf degrés en toutes circonstances, et le clignotement incessant des voyants verts et orange sur les façades des baies, des milliers de petites lumières qui pulsaient dans l’obscurité relative comme autant de battements de cœur électroniques.
Marcus Webb, responsable de la cybersécurité du groupe depuis quatre ans, était un homme méthodique qui ne s’affolait pas facilement. Il avait travaillé auparavant pour deux banques d’affaires new-yorkaises et une agence fédérale dont il ne mentionnait jamais le nom en entretien, et il avait vu suffisamment de choses pour savoir faire la différence entre une anomalie bénigne et quelque chose qui méritait qu’on décroche son téléphone à onze heures du soir.
Ce soir, il décrocha son téléphone.
La connexion avait été établie depuis l’extérieur à vingt-deux heures dix-sept, heure de Dallas. Propre, méthodique, sans brutalité, pas le travail d’un amateur qui force une porte, mais celui de quelqu’un qui possède une clé, ou qui sait fabriquer des clés. L’intrus, parce que c’en était un, Webb n’avait aucun doute là-dessus, avait navigué dans les répertoires avec une précision qui donnait froid dans le dos : aucun tâtonnement, aucun aller-retour, aucune hésitation. Il savait exactement ce qu’il cherchait et exactement où le trouver.
Les archives personnelles de John-Ross Ewing. Niveau d’accès : maximum. Cryptage : triple couche.
Forcé en quatre minutes et dix-huit secondes.
Dossiers consultés : correspondances privées des années 2014 à 2019, relevés de transactions de trois sociétés offshore immatriculées aux Caïmans, et, Webb dut s’y reprendre à deux fois quand il vit l’intitulé s’afficher sur son écran, un répertoire intitulé simplement JR-PERSONNEL-CONFIDENTIEL qui n’apparaissait dans aucun inventaire officiel du système et dont Webb lui-même ignorait l’existence jusqu’à ce soir.
La connexion avait duré vingt-deux minutes. Puis elle s’était refermée, aussi proprement qu’elle s’était ouverte, ne laissant derrière elle qu’une signature électronique fragmentée et délibérément brouillée que Webb regardait depuis une heure sans parvenir à remonter jusqu’à une source identifiable.
Il composa le numéro de John-Ross.

À ce moment précis, John-Ross Ewing entrait dans le parking souterrain de la Ewing Tower en direction de sa voiture, le nouveau Roadster de Tesla, en couleur blanche, qu’il avait payé la bagatelle de 210 000 dollars et qui venait de lui être livrée.
La journée avait été longue et fructueuse, la conférence de presse avait dépassé ses attentes, les retombées presse des premières heures étaient exactement ce qu’il avait espéré, et il avait passé l’après-midi dans une série de réunions bilatérales avec des investisseurs qui étaient entrés dans la salle sceptiques et en étaient ressortis avec leurs chéquiers à la main. Il marchait avec cette légèreté particulière des soirs de victoire, veste sur l’épaule, cravate desserrée, se disant vaguement qu’il allait appeler Emma depuis la voiture et peut-être ouvrir une bonne bouteille en rentrant.
Son téléphone sonna.
Il regarda l’écran. Marcus Webb – Sécurité. À vingt-trois heures passées.
Il s’arrêta.
— Webb, dit-il en décrochant. C’est quoi le problème ?
Ce n’était pas vraiment une question. John-Ross Ewing ne posait pas de questions quand il connaissait déjà la forme de la réponse.
La voix de Webb dans l’écouteur était égale, professionnelle, avec juste en dessous une tension contenue qui en disait plus long que les mots.
— Monsieur Ewing. Il faut que vous veniez. Ce soir, si possible. Quelqu’un a accédé à vos archives personnelles. Toutes.
Le parking était silencieux. Quelque part au fond, le néon d’un luminaire qui faiblissait clignota deux fois, trois fois, puis se stabilisa.
John-Ross ne répondit pas immédiatement. Ce n’était pas de la stupeur, il était passé depuis longtemps au-delà de la stupeur, mais ce moment particulier, très bref, où un homme qui a l’habitude de contrôler les choses réalise que quelque chose vient d’échapper à son contrôle et mesure exactement ce que ça signifie.
— J’arrive, dit-il.
Il raccrocha. Resta immobile encore deux secondes, les yeux dans le vague, la veste toujours sur l’épaule. Puis il fit demi-tour vers les ascenseurs.

La bonne bouteille attendrait.



Excellent et addictive cette suite tres originale.Du reste petite questionJohn Ross doit avoir 48 ans🙂