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J.R. et ses héritières : quand la télévision américaine a féminisé le mal

Il est des personnages qui ne se contentent pas de marquer une série — ils marquent une époque. J.R. Ewing reste aujourd’hui une icône de la pop culture pour des générations de téléspectateurs : manipulateur et narcissique, sans scrupules, prêt à corrompre des politiciens, à user de chantage et à piétiner quiconque se mettait en travers de son chemin. Mais ce qui est peut-être encore plus fascinant que le personnage lui-même, c’est la façon dont son empreinte a transformé les trois grandes sagas qui ont suivi Dallas — et la raison pour laquelle, à chaque fois, c’est une femme qui a été choisie pour en hériter le flambeau.

Un accident de casting qui change tout

À l’origine, Dallas avait été conçu comme un véhicule pour Victoria Principal. J.R. n’était qu’un personnage secondaire. Mais les producteurs furent tellement impressionnés par l’interprétation de Larry Hagman qu’il devint rapidement le personnage central de la série. Voilà le paradoxe fondateur : J.R. Ewing n’était pas prévu pour être le héros, et c’est précisément pour ça qu’il le devint. Pour la première fois à la télévision, le méchant devenait le héros. La question n’était plus de savoir comment il serait puni, mais au contraire ce qu’il allait bien pouvoir faire de pire au prochain épisode.

Le succès fut tel qu’il rendit toute imitation masculine impossible. Comment rivaliser avec une telle invention ? Les trois séries qui suivirent — Côte Ouest (1979), Dynastie (1981) et Falcon Crest (1981) — allaient trouver leur réponse dans le même endroit inattendu : en faisant du méchant une méchante.

Abby Cunningham : le J.R. en jupon de la Côte Ouest

Le personnage d’Abby n’était pas prévu dans le projet initial de Knots Landing. Introduite dès le premier épisode de la saison 2, la petite sœur de Sid Fairgate sème la zizanie dès son arrivée, permettant à la série de voir ses audiences décoller.

Ce qui rend Abby particulièrement intéressante, c’est le choix délibéré de son casting. Les producteurs voulaient une femme en qui les autres personnages — et le public — auraient confiance. L’intention était de faire croire à une bonne personne avant de révéler progressivement la manipulatrice dissimulée derrière cette façade. Donna Mills, habituée aux rôles de « demoiselle en détresse », était le choix idéal pour opérer ce retournement.

Mais Abby est davantage qu’une copie féminine de J.R. Là où J.R. Ewing passait pour le prototype du sale patron capitaliste, Abby, en tant que femme, apparaissait comme un modèle quasi féministe : une femme qui conquiert sa liberté, prend son destin en main et s’affranchit du patriarcat. Par un effet un peu pervers, elle était une méchante qui devenait un modèle pour le public féminin. Une distinction capitale, absente chez ses homologues masculins.

Donna Mills remportera trois fois le Soap Opera Digest Award de « meilleure méchante » — en 1986, 1988 et 1989. Et elle-même dira avoir rencontré une femme qui lui confiait se lever chaque matin en se disant : « OK. Aujourd’hui, je vais être comme Abby. »

Alexis Carrington : la vengeance comme programme

Pour Dynastie, la mécanique est différente. Les producteurs tentent le tout pour le tout en introduisant Alexis Carrington comme témoin surprise au procès de Blake, visage caché sous de grosses lunettes et la voilette d’un chapeau — et pour cause, l’actrice n’avait pas encore été castée. Son arrivée provoque un véritable bond dans les audiences, le personnage étant d’emblée présenté comme le pendant féminin de J.R.

L’origine du personnage tient aussi à la dramaturgie interne de la série : Blake Carrington avait été présenté en saison 1 comme un antagoniste à la J.R. — autoritaire, impitoyable. Mais les scénaristes choisirent de l’humaniser progressivement, libérant ainsi la place pour une figure encore plus sombre. Alexis fut conçue en miroir négatif de Blake, et il devenait presque logique que ce rôle échoit à une femme — son ex-femme, bafouée et exilée depuis seize ans, revenue se venger.

Avant Alexis Carrington, la télévision américaine comptait peu de personnages féminins à la fois forts, manipulateurs, séducteurs et emblématiques. C’est l’une des premières « garces » du petit écran, et elle a inspiré des millions de scénaristes. Le créateur d’Ugly Betty a ainsi confié s’en être inspiré pour Wilhelmina Slater, et Lee Daniels pour Cookie Lyon dans Empire. TV Guide la classa septième dans sa liste des 60 plus grands antagonistes de tous les temps.

Angela Channing : la grand-mère qui faisait peur aux hommes

Falcon Crest arriva en dernier et prit le parti le plus audacieux. Là où Abby séduisait et où Alexis vengeait, Angela Channing régnait. Jane Wyman incarna une maîtresse-femme d’un âge avancé, grand-mère et matriarche d’un domaine viticole californien — sans les atouts de séduction de ses deux rivales, mais avec quelque chose qu’elles n’avaient pas : la légitimité absolue d’une femme qui n’a de comptes à rendre à personne.

Ce choix était un pari osé. La méchante y était dépourvue de toute ambiguïté sexuelle, ce qui constituait en soi une innovation. Angela ne cherchait pas à séduire : elle voulait dominer. Et pour appuyer ce portrait, les scénaristes n’hésitèrent pas : séquestration de sa propre fille, dissimulation d’un meurtre, manipulation de chacun autour d’elle. Angela Channing, avec sa poigne de fer, faisait face à tous ses adversaires masculins. Et ceux-ci, comme Chase ou Richard Channing, ne faisaient pas le poids.

Pourquoi des femmes ?

La réponse tient à plusieurs facteurs qui se conjuguent. D’abord, l’impossibilité de répéter J.R. à l’identique. Larry Hagman était totalement indissociable du personnage, et l’inverse est également vrai. Créer un rival masculin aurait inévitablement paru pâle — ou imposteur.

Ensuite, le contexte culturel des années 80. Knots Landing avait construit dès la fin des années 70, à une époque où ce n’était pas la règle, des personnages féminins rares et profonds. L’air du temps réclamait des femmes fortes, capables de tenir tête aux hommes — et même de les écraser.

Enfin, il y a une logique purement narrative : le public était déjà habitué à haïr J.R. Le fait de transposer cette figure dans un corps féminin créait une dissonance productive. Une femme qui agit comme J.R. ne produit pas le même effet qu’un homme qui agit comme J.R. Elle fascine, elle dérange, elle émancipe — parfois malgré elle.

Ces trois personnages — Abby, Alexis, Angela — ne sont pas de simples copies en jupons. Elles sont les héritières d’une révolution narrative initiée par accident sur un ranch du Texas. Et si J.R. Ewing avait su ce qu’il allait engendrer, il en aurait sans doute souri — avec ce sourire en coin qui a rendu le monde entier accro à un feuilleton sur des pétroliers texans.

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1 réflexion sur “J.R. et ses héritières : quand la télévision américaine a féminisé le mal”

  1. Personnellement je n’ai jamais trouvé JR méchant ni Abby ,Alexis,Angela .Ce sont des personnages ayant une dose de perversité et de narcissime indéniable mais qui ne sont pas foncierement méchant(es).On peut constater à travers les saisons de temps à autre un JR sensible,protecteur de sa famille ,aimant idem pour les manipulatrices de nos sagas favorites.
    Le personnage de JR est le plus fascinant de la télévision passant d’un rôle secondaire à celui du héro de la série tout comme Alexis Carrington qui a apporté du piment à Dynastie.

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