
L’homme derrière le bad boy

Jake Hanson : la naissance d’une icône
Il y a des visages que l’on croit connaître. Des sourires que des millions de téléspectateurs ont aimés sans jamais vraiment savoir qui se cachait derrière. Grant Show est l’un d’eux.
Au début des années 90, son nom était sur toutes les lèvres. Son visage, sur tous les magazines. Son personnage, Jake Hanson, le bad boy au blouson de cuir et à la Harley-Davidson, avait fait basculer Melrose Place dans la légende. Treize millions d’Américains regardaient la série chaque semaine. Treize millions de paires d’yeux rivés sur cet homme brun aux yeux sombres, qui incarnait quelque chose de profondément désirable et de trouble à la fois.
Mais derrière l’écran, une autre histoire se jouait. Celle d’un homme qui a vu la gloire le dévorer lentement et qui a compris trop tard que la célébrité n’est pas une récompense. C’est un piège.
Un acteur formé à la dure école du soap
Avant de devenir le sex-symbol des années 90, Grant Show avait fait ses armes dans les tranchées du soap opera. Né en 1962 à Détroit, élevé en Californie, il se forme au théâtre à UCLA, puis décroche à peine diplômé un rôle dans Ryan’s Hope, l’un des soaps cultes de ABC. Il y incarne Rick Hyde, et récolte dès 1986 une nomination aux Daytime Emmy Awards pour jeune acteur exceptionnel. La critique remarque sa présence, sa gravité naturelle. L’industrie commence à retenir son nom.
Mais un seul rôle ne suffit pas encore à le propulser. Alors il fait ce que peu ont le courage de faire : il s’arrête. Il part à Londres, intègre la prestigieuse LAMDA (London Academy of Music and Dramatic Arts) et se plonge dans l’étude des maîtres britanniques. Un choix presque contre-intuitif pour un acteur ambitieux. Mais un choix qui dit tout de l’homme qu’il est : quelqu’un qui préfère apprendre plutôt que briller.
Beverly Hills, 90210 : le déclencheur
En 1992, le destin frappe une première fois à sa porte. Le producteur Aaron Spelling lui offre un rôle récurrent dans Beverly Hills, 90210 : Jake Hanson, un mécanicien mûl et mystérieux, love interest de Kelly Taylor. Le public l’adopte immédiatement. La chimie à l’écran est évidente, presque magneti que. Spelling voit le potentiel. Plutôt que de laisser le personnage s’évanouir, il le migre vers le nouveau spin-off qu’il s’apprête à lancer : Melrose Place.
Grant Show devient ainsi l’un des rares acteurs de l’histoire des soaps à avoir joué le même personnage dans trois séries différentes : Beverly Hills, 90210, Melrose Place, et l’éphémère Models, Inc. (avec Linda Gray). Une distinction qui dit beaucoup sur la force de ce personnage. Et sur la sienne.

Melrose Place : l’apogée et les 19 millions de téléspectateurs

De 1992 à 1997, Melrose Place devient un phénomène culturel. La série rassemble jusqu’à 19 millions de téléspectateurs à son pic, un score phénoménal pour la chaîne Fox, alors encore jeune et modeste. Jake Hanson en est l’âme, la boussole morale dans un univers où tout le monde trahi, manipule et ment. Il est le seul à garder des valeurs. À être fiable. À être humain.
Grant Show passe cinq ans dans cette bulle de gloire et de fiction. Cinq ans à incarner un personnage que des millions de gens aimaient plus que lui-même. Et c’est là que tout commence à se fissurer.
Le piège de la gloire : quand la célébrité déshumanise
« Ils ne te voient plus comme un être humain »
Des décennies plus tard, lors d’une rare apparition dans le podcast « Still Here Hollywood » en novembre 2025, Grant Show a levé le voile. Avec une franchise qui déconcerte, il a décrit ce que la gloire lui a vraiment fait.
« Il y a une chose qui se produit avec la notoriété, que j’ai vue arriver, pas seulement à moi, mais à tout le monde, quand elle est de cette ampleur-là : on perd un peu de son humanité. Non pas soi-même… mais la façon dont les autres vous voient. Ils ne vous voient plus comme un être humain. Ils vous voient comme le personnage que vous jouez. Et ils entretiennent avec vous une relation profondément unilatérale. C’est très déshumanisant. »
Ces mots auraient pu être prononcés par n’importe quelle star du show-business. Mais venant d’un homme connu pour sa discrétion, pour avoir toujours protégé sa vie privée, ils prennent une résonance particulière. Grant Show n’a pas fait de scandale. Il n’a pas s’est pas effondré publiquement. Mais il a souffert. Silencieusement.
Il confèse même, avec une honnêteté brutale, que la gloire l’a poussé à adopter des comportements qu’il regrette : « Je pense que j’étais quelqu’un de décent dans ma vie. Mais quand je regarde en arrière certains de mes comportements… c’était vraiment mauvais. Et pas « moi » non plus. » La gloire l’avait changé sans qu’il s’en rende compte. Elle l’avait déformé.

Aaron Spelling : le producteur qui l’étouffait
La rupture avec la série ne fut pas un choix serein. Ce fut une fuite nécessaire. En 1997, après cinq saisons, Grant Show claque la porte de Melrose Place. Derrière ce départ, un conflit profond avec Aaron Spelling, le producteur tout-puissant qui tenait Hollywood dans sa main.

« Aaron et moi avions eu des accrochages. Et il y avait quelque chose chez lui… j’avais le sentiment qu’il essayait de me maintenir en bas. » Ces mots, « me maintenir en bas », résonnent comme un aveu. L’aveu qu’un homme de ce calibre, avec ce talent, aurait dû voler bien plus haut. Mais qu’une structure de pouvoir en avait décidé autrement.
Spelling voulait un acteur, pas un artiste. Il voulait Jake Hanson, pas Grant Show. Et Grant Show, lui, refusait d’être réduit à un personnage. Cette tension, invisible à l’écran, était dévorante en coulisses. Partir était la seule façon de survivre.
Après Melrose Place : l’errance d’un acteur trop grand pour les cases qu’on lui proposait
Les années de vaches maigres
La sortie de Melrose Place ne fut pas suivie d’un triomphe. Loin de là. Grant Show passe par une période de sècheresse professionnelle qui a de quoi donner le vertige : un an et demi sans trouver de travail. Un an et demi pendant lequel l’ancien sex-symbol de la Fox, l’homme qui avait fait rêver 19 millions d’Américains, attend le téléphone qui ne sonne pas.
Cette réalité-là, Hollywood ne la montre jamais. On voit les montées en puissance, les auréoles dorées, les tapis rouges. On ne voit pas les acteurs assis dans leur appartement, à regarder leur téléphone, à se demander si leur carrière existe encore.
Pourtant, Show refuse de se laisser engloutir. Il retourne au théâtre, ses premières amours, et foule les planches de Broadway. Il joue dans Wit aux côtés de Judith Light, puis dans une reprise de La Menagerie de Verre de Tennessee Williams. Des choix qui ne font pas la une des tabloïds, mais qui parlent d’un acteur qui préfère jouer que briller.
L’homme aux séries annulées
La renaissance télévisuelle est longue et semée d’embûches. Les années 2000 ressemblent à un parcours du combattant : des rôles récurrents dans Six Feet Under, Grey’s Anatomy, Private Practice, Big Love, Burn Notice… Des séries de prestige, mais dans lesquelles il apparaît en marge, jamais au centre. Et les rares fois où il obtient un rôle de tête d’affiche, le destin semble s’acharner : les séries sont annulées.
Swingtown (CBS, 2008) : annulée après une saison. Accidentally on Purpose (CBS, 2009–2010) : idem. La liste des projets qui s’effondrent est longue. Douloureuse. Et pourtant, Show encaisse. Il continue. Il ne crie pas, ne se plaint pas publiquement. Il travaille.
La révélation manquée : quand Brad Pitt lui a volé son destin
Il y a une anecdote qui hante la carrière de Grant Show comme un fantôme discret. En 2024, l’actrice Geena Davis, lors d’une interview pour le Graham Norton Show, a révélé que Show avait auditionné pour le rôle qui a propulsé Brad Pitt vers la superstardom : JD dans Thelma et Louise. Il était là, dans cette salle de casting en 1990, aux côtés de Pitt, Mark Ruffalo et George Clooney. Quatre acteurs. Un seul rôle. Un seul destin.
Ce que Geena Davis a dit sans le dire, c’est que Grant Show aurait pu basculer dans une autre dimension. Qu’un casting différent, une décision différente, et c’est peut-être lui qui aurait porté le chapeau de cow-boy, lui dont la carrière au cinéma aurait décolé, lui dont le nom serait aujourd’hui dans une autre stratôsphère.
L’histoire ne se réécrit pas. Mais elle hante.
La renaissance : Blake Carrington et la paix trouvée
Dynastie : le retour inattendu
En 2017, quelque chose d’inattendu se produit. The CW lance un reboot de Dynastie, l’une des séries les plus emblématiques des années 80. Et c’est Grant Show qui hérite du rôle de Blake Carrington, le patriarche tout-puissant originellement incarné par John Forsythe. Un rôle de légende, pour un acteur qui en avait besoin d’un.

Pendant cinq saisons il habite ce personnage avec une autorité naturelle. Le show recoit le People’s Choice Award 2018 de la meilleure série revival. Et Grant Show, à 60 ans passés, démontre que le temps n’a rien effacé de sa présence à l’écran. Bien au contraire. Il joue même la mise en scène, réalisant lui-même deux épisodes de la série.

La vie privée : amour tardif et paternité à 52 ans
Mais peut-être que la vraie renaissance de Grant Show n’est pas professionnelle. Elle est intime.
Après une relation longue avec sa collègue de Melrose Place, Laura Leighton, puis un premier mariage avec l’actrice Pollyanna McIntosh (2004–2011), c’est en 2012 qu’il rencontre sa véritable histoire. Il épouse l’actrice et danseuse Katherine LaNasa, un mois seulement après leurs fiançailles: un coup de foudre à 50 ans. Et en 2014, à 52 ans, il devient père pour la première fois. Sa fille, Eloise, change tout.
Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette image : l’ancien bad boy au blouson de cuir, l’homme qui avait perdu pied dans la gloire, qui avait regardé sa carrière s’échapper entre ses doigts, qui s’en sort finalement grâce à l’amour. Le vrai. Celui qui n’a rien à voir avec les caméras.
Le prix invisible de la gloire
Grant Show n’est pas un destin brisé au sens le plus brutal du terme. Il est vivant. Il travaille. Il aime. Mais son histoire est peut-être la plus inquiétante de toutes : celle de quelqu’un qui a tout eu, et qui a failli tout perdre, non pas à cause d’une catastrophe visible, mais à cause d’une grignotage invisible.
La gloire l’a déshumanisé. Le pouvoir d’un producteur l’a étouffé. Un casting manqué a redirigé toute une trajectoire. Des séries annulées ont réduit à néant des années de travail. Et pourtant… il est toujours là.
C’est peut-être ça, le vrai héritage de Grant Show. Pas seulement Jake Hanson sur sa moto, ou Blake Carrington dans son manoir. Mais un homme qui a appris, à la dure, que la célébrité n’est pas une destination. C’est une épreuve.
Et qu’au bout du compte, les seules choses qui résistent, un rôle bien joué, une fille qui grandit, une femme aimée, n’ont jamais eu besoin de projecteurs.





