2- Les péchés du père

Le soleil était à peine levé sur le ranch lorsque Sue-Ellen entendit le bruit du moteur.
Elle était debout depuis une heure, l’âge avait depuis longtemps aboli en elle le luxe des grasses matinées, et elle se tenait dans la grande cuisine de Southfork, les deux mains autour d’une tasse de café, dans cette lumière dorée et poussiéreuse des matins texans qui entrait en biais par les fenêtres et faisait briller les cuivres de la batterie de cuisine accrochée au mur. La maison dormait encore. Bobby avait eu du mal à trouver le sommeil, elle l’avait entendu se relever dans la nuit, et il ne descendrait pas avant une heure au moins. Rosa n’arrivait qu’à huit heures. Il y avait dans ce silence matinal quelque chose que Sue-Ellen avait appris, au fil des années, à ne plus fuir, une paix fragile et provisoire qui ne demandait rien, n’exigeait rien, et qu’on pouvait habiter sans avoir à être qui que ce soit en particulier.
Elle posa son mug et sortit sur le perron.
La voiture était une vieille Volvo couleur sable, couverte de la poussière des routes, qui s’arrêta au pied des marches avec un soupir mécanique de moteur fatigué. Gary Ewing descendit le premier. Soixante-dix-neuf ans, plus mince que dans le souvenir de Sue-Ellen, les cheveux entièrement blancs mais le regard toujours aussi clair, avec cette douceur particulière qui avait toujours distingué Gary de ses frères, comme si la vie l’avait meurtri sans jamais réussir à le durcir vraiment. Valène sortit à son tour du côté passager, elle aussi était amaigrie mais plus alerte, plus vive, un sourire qui parut à Sue-Ellen presque trop courageux pour l’heure.
À l’arrière, la portière s’ouvrit sur un grand jeune homme qui paraissait avoir une vingtaine d’années, alors qu’il en avait le double, qui extirpa du coffre un sac à dos militaire et un étui de guitare avec les gestes économes de quelqu’un habitué à voyager léger. Bobby Jr. avait les cheveux châtains de Gary mais quelque chose dans la mâchoire, dans la façon de tenir la tête, qui rappelait à Sue-Ellen des traits présents chez la plupart des hommes de la famille Ewing, sauf Gary peut-être.
Les adieux entre le père et le fils furent brefs, maladroits, comme le sont souvent les adieux entre les hommes Ewing qui n’ont jamais su très bien comment se dire les choses importantes sans que ça ressemble à une déclaration. Gary posa une main sur l’épaule de son fils, une seconde, puis deux, puis la retira. Bobby Jr. hocha la tête. « Je t’appelle. » Gary hocha la tête à son tour. Valène, elle, serra son fils contre elle sans chercher à faire semblant que c’était facile, et Bobby Jr. la laissa faire avec une tendresse maladroite et touchante, les bras un peu trop raides, le menton levé pour ne pas montrer ce qu’il ressentait.
Sue-Ellen descendit les marches du perron.
— Gary. Valène. Ça fait trop longtemps !
— Trop longtemps, répéta Valène en lui prenant les mains. Tu es resplendissante, Sue-Ellen.
— Tu mens très bien, dit Sue-Ellen avec un sourire.
Ils rirent, un rire bref, un peu triste, de gens qui ont une longue histoire commune et qui savent qu’il faudrait des heures pour la raconter et qu’ils n’ont pas ces heures ce matin. Gary refusa le café, ils avaient une correspondance à Dallas, un vol pour Los Angeles dans l’après-midi, la maison de Knots Landing à remettre en état et tout ce que ça impliquait de paperasse et de travail. Ils repartirent moins de dix minutes après être arrivés. Sue-Ellen resta sur le perron à regarder la Volvo de location disparaître au bout de l’allée.
Bobby Jr. était planté derrière elle, le sac à dos sur une épaule et l’étui de guitare sur l’autre, et regardait le ranch avec l’expression légèrement close d’un jeune homme qui arrive dans un endroit dont il a entendu parler toute sa vie sans jamais vraiment savoir quoi en penser.
— Southfork, dit-il. Ça ressemble aux photos.
— Ça ressemble toujours aux photos, dit Sue-Ellen. C’est le problème avec les endroits mythiques. Viens, je vais te montrer ta chambre.
Elle lui tint la porte avec ce geste naturel et maternel qu’elle avait avec tous les enfants perdus de la famille Ewing, et Dieu sait qu’il y en avait eu, et Bobby Jr. entra dans la maison de ses ancêtres avec son sac à dos et sa guitare, sans un mot de plus, comme s’il revenait d’un long voyage sans savoir s’il était au terminus ou si ce n’était qu’une étape de plus.

Il était deux heures du matin quand John-Ross comprit vraiment ce que ça signifiait.
Au datacenter, là, il avait écouté Webb avec ce calme de surface qui était sa première ligne de défense depuis l’enfance, posant des questions précises, enregistrant les réponses, laissant son visage ne rien trahir. Le rapport était clair dans sa monstruosité technique : une intrusion propre, méthodique, ciblée. Quelqu’un qui savait. Quelqu’un qui avait cherché des choses précises dans des endroits précis, comme un chirurgien qui n’ouvre pas le ventre au hasard mais qui va directement chercher ce qu’il est venu extirper.
— Le dossier JR-PERSONNEL-CONFIDENTIEL, avait dit John-Ross. Est-ce qu’ils ont téléchargé ou seulement consulté ?
Webb avait hésité, ce qui, venant d’un homme de cette précision, était déjà une réponse en soi.
— Les logs montrent une consultation prolongée. Dix-huit minutes sur ce répertoire seul. Pour le téléchargement… je ne peux pas l’exclure. Les traces ont été soigneusement effacées.
John-Ross avait hoché la tête. Trouvez-moi d’où ça vient. Et il avait quitté le datacenter.
C’est dans l’ascenseur qui le ramenait au parking qu’il avait mesuré, vraiment mesuré, ce que le contenu de ce dossier représentait entre de mauvaises mains. Les sociétés offshores, c’était gérable. Les correspondances des années 2014-2019, c’était embarrassant mais pas fatal. Mais le reste, les documents sur Janice, l’accord secret, les conditions du rachat des parts, et surtout, au fond du répertoire, dans un sous-dossier qu’il n’avait l’intention d’utiliser qu’en cas d’absolue nécessité, la vérité sur la fille d’Elena.
Il rentra chez lui à l’aube sans avoir dormi.
Son bureau était au rez-de-chaussée de la maison de Highland Park, une pièce sombre et sobre qui ne ressemblait pas à l’image publique de John-Ross Ewing, pas de meubles ostentatoires, pas de photos encadrées avec des personnalités, juste des étagères de dossiers, un grand bureau en acajou, et sur le mur en face, une unique photographie en noir et blanc de J.R. et lui, prise à Southfork quand John-Ross devait avoir une dizaine d’années, juste avant qu’il ne tente d’aller vivre à Londres avec sa mère. J.R. regardait l’objectif. John-Ross regardait son père.
Il s’assit dans son fauteuil sans allumer la lampe de bureau. La lumière de l’aube filtrait par les stores et découpait des bandes pâles sur le parquet. Il resta immobile un long moment, les coudes sur les genoux, les mains jointes devant la bouche.
Quelqu’un savait.
La question n’était plus qui avait piraté ses serveurs, Webb finirait par le trouver, ou Bettsie le trouverait plus vite. La question était ce que cette personne allait faire de ce qu’elle avait trouvé, et dans quel délai. Et John-Ross Ewing, qui avait passé sa vie à avoir un coup d’avance, se retrouvait pour la première fois depuis longtemps à ne pas savoir par quoi commencer.
Il prit son téléphone et envoya un message à Bettsie : Besoin de toi dès ce matin. Dallas. C’est urgent.
Puis il posa le téléphone et regarda la photographie sur le mur.
— Alors, dit-il à voix basse, comme si son père pouvait l’entendre. C’est quoi la suite ?
J.R. sur la photo regardait l’objectif avec ce sourire que John-Ross avait mis des années à déchiffrer et qu’il lisait maintenant sans effort : l’amusement tranquille d’un homme qui a toujours su que les ennuis finissent par arriver et qui a décidé une fois pour toutes de les provoquer plutôt que les subir.
John-Ross n’avait jamais autant ressemblé à son père que dans ce moment-là, seul dans l’aube, à sourire malgré lui dans le noir.

La matinée à Marrakech avait cette qualité particulière de lumière qui n’existe nulle part ailleurs, une blancheur dorée et légèrement voilée, tamisée par la brume qui montait des jardins de la palmeraie, qui transformait chaque surface en source de lumière diffuse et rendait les ombres presque tendres. Janice prenait son petit-déjeuner dans la cour.

Fatima avait disposé le plateau avec le soin minutieux et silencieux qui caractérisait tout ce qu’elle faisait : le thé à la menthe dans la théière en argent cabossée qui datait de la mère de Fatima, les cornes de gazelle sur le plat en céramique bleue, les petites coupelles d’huile d’argan et de miel doré. Janice but son thé lentement, les yeux mi-clos, le visage tourné vers le ciel où passaient des martinets noirs en formations vives et désordonnées.
Le souvenir vint sans qu’elle l’appelle, comme il venait toujours, par une odeur ou une lumière ou simplement ce silence particulier du matin qui ressemblait à un autre silence, dans un autre pays, il y avait treize ans.
C’était à Abu-Dhabi, en novembre 2013. L’hôtel était un palace à l’architecture arabe modernisée, tout en marbre blanc et en lignes épurées, posé au bord de la mer comme un mirage trop parfait pour être vrai. La suite au dernier étage donnait sur le Golfe Persique, une étendue d’eau turquoise et lisse sous le ciel blanc de novembre, traversée par les silhouettes lentes des porte-conteneurs qui allaient vers l’est.
Janice avait traversé le salon sans savoir exactement ce qu’elle allait trouver.
Il y a quelqu’un que tu dois rencontrer. Quelqu’un qui peut tout changer pour toi. Elle avait fait le voyage depuis le Maroc et la petite maison ou elle vivait à l’époque, dans cette ville côtière ou elle avait grandi avec ces parents parfaits mais qui n’étaient pas vraiment les siens. Elle était arrivée à Abu-Dhabi avec dans les bagages trente-six ans d’histoire personnelle dont elle n’avait jamais vraiment su quoi faire.
Il était assis dans un fauteuil face à la baie vitrée et regardait la mer.
Quand il se retourna pour la regarder entrer, Janice s’arrêta.
Elle avait vu des photos, des coupures de presse, un portrait de magazine des années quatre-vingt. Mais les photos ne l’avaient pas préparé à ça : un vieil homme aux traits encore nets sous la fatigue, aux yeux noirs et vifs d’une intelligence intacte, qui la regardait s’approcher avec l’expression de quelqu’un qui reconnaît quelque chose qu’il croyait avoir perdu.
— Assieds-toi, dit-il. S’il te plaît.
Sa voix était plus posée qu’elle ne l’avait imaginée. Rauque, marquée par les années, mais douce.
Elle s’assit en face de lui. Ils se regardèrent un moment sans parler, deux étrangers que le sang reliait à leur insu depuis trente-six ans, séparés par une table basse en marbre et toute l’épaisseur de ce qu’un homme peut enterrer dans une vie.
— Tu as les yeux de ta mère, dit-il enfin. Et mon nez, malheureusement pour toi ! ajouta-t-il dans une tentative maladroite de détendre l’atmosphère
Janice ne répondit pas. Elle attendait.
— Je m’appelle J.R. Ewing, dit-il. Tu es ma fille !
Ce furent les seuls mots qu’elle avait besoin d’entendre, non pas parce qu’elle les avait cherchés, non pas parce qu’ils comblaient un vide qu’elle aurait su nommer, mais parce qu’ils mettaient un nom sur quelque chose qui avait toujours été là, informe et sans bords, comme une pièce d’un puzzle dont elle n’avait jamais vu la boîte. Elle n’avait pas pleuré. Elle avait regardé cet homme vieux et malade qui lui souriait avec quelque chose qui ressemblait à de la fierté, et elle avait pensé, froidement, clairement, avec la précision tranquille qui était sa marque depuis l’enfance, qu’il était trop tard pour beaucoup de choses, et peut-être pas trop tard pour d’autres.
Ils avaient parlé pendant trois heures.
Il lui avait raconté. Pas tout, elle se doutait que de nombreux mystères entouraient un homme comme lui, mais assez. Sa mère était morte en couche. Les circonstances. La décision qu’il avait prise de la faire adopter, seul, sans consulter personne, parce que c’était sa façon de faire et qu’il n’en avait jamais trouvé d’autre. Et ce qu’il espérait qu’elle ferait, maintenant qu’elle savait.
Quand elle était partie, il ne s’était pas levé pour la raccompagner. Il avait juste levé la main depuis son fauteuil, un geste bref, presque militaire, et elle avait hoché la tête depuis le seuil.
Quelques semaines plus tard, J.R. Ewing était mort quelque part au Mexique.
Janice reposa sa tasse de thé sur la table en mosaïque.
Les martinets continuaient leurs arabesques au-dessus de la cour. Fatima chantonnait quelque chose dans la cuisine. La ville de Marrakech grondait derrière les murs, indifférente et perpétuelle.
Elle n’était pas pressée. Elle l’avait été, une fois, à l’époque du cabinet d’avocats de Dallas, quand John-Ross lui avait expliqué le plan et qu’elle avait signé les documents en se disant que c’était tout ce qu’il y avait à prendre dans cette histoire. Elle savait maintenant que c’était faux. Il restait beaucoup plus à prendre. Et cette fois, elle déciderait seule de ce que ça valait.

Arrivée à Dallas quelques heures auparavant, Bettsie Ewing n’avait pas les bagages d’une femme qui prévoit de repartir vite.
Deux grandes valises, un sac de matériel informatique qui pesait manifestement son poids, et une caisse en plastique rigide qu’elle refusa de laisser aux mains du voiturier de l’hôtel et qu’elle porta elle-même jusqu’à sa chambre avec la vigilance tranquille de quelqu’un qui a appris depuis longtemps que les choses importantes, on les tient soi-même.
Elle était venue aussitôt dans le bureau de John-Ross, il était neuf heures précises.
Bettsie Ewing avait quarante-deux ans et quelque chose dans sa façon d’entrer dans une pièce, droite, directe, sans perdre une seconde à jauger l’effet qu’elle produisait, qui disait immédiatement qu’elle était une Ewing sans avoir rien d’autre à prouver. Elle tenait de Valène la robustesse tranquille, la méfiance instinctive envers les effets de manche, ce pragmatisme ancré dans le concret qui faisait que les problèmes, pour elle, n’existaient que pour être résolus. De Gary elle avait hérité des pommettes hautes et une certaine façon de vous regarder en face qui pouvait passer pour de la froideur jusqu’à ce qu’on comprenne que c’était simplement de l’honnêteté.
Elle posa ses conditions en moins de dix minutes, debout devant le bureau de John-Ross, sans préambule et sans s’asseoir.
Réintégration complète dans la famille Ewing, elle et Bobby Jr., avec accès aux registres généalogiques, aux documents de succession, et à tout ce que les avocats de la famille avaient géré depuis la mort de J.R. Accès total aux systèmes informatiques du groupe, sans exception et sans supervision. Carte blanche sur les méthodes. Et enfin, un bureau permanent dans la tour, au même étage que John-Ross.
— C’est tout ? dit John-Ross.
— Pour l’instant, dit Bettsie.
Il la regarda un moment, pas pour évaluer si elle était sérieuse, il savait qu’elle l’était, mais avec l’attention particulière qu’il accordait aux gens dont il ne savait pas encore s’ils allaient lui être utiles ou dangereux, et qui pouvaient être les deux simultanément.
— D’accord, dit-il.
Bettsie hocha la tête comme si c’était la seule réponse possible, prit la carte magnétique d’accès aux serveurs que Webb lui tendait depuis le seuil avec l’expression d’un homme qui n’est pas certain d’apprécier d’avoir de la compagnie dans son sanctuaire, et disparut dans le couloir sans rien ajouter.
John-Ross regarda Webb.
— Elle est toujours comme ça ?
— Je n’en sais rien, dit Webb. C’est la première fois que je la vois en vrai.
— C’est ma cousine, dit John-Ross. Et pourtant j’ai l’impression de ne pas la connaître.
Il dit ça sans ironie particulière, avec juste ce fond de mélancolie qui affleurait parfois chez lui dans les moments où les Ewing le rattrapaient malgré lui, ce sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand et de plus lourd que soi-même, dont on n’avait pas choisi d’hériter et dont on ne pouvait pas se défaire.

La chaleur de l’après-midi marocain avait vidé la cour.
Janice s’était réfugiée dans la bibliothèque, une pièce petite et fraîche, aux murs entièrement couverts de rayonnages en bois sombre, qui sentait la poussière des vieux livres et le cèdre. Elle avait ouvert un roman sans vraiment le lire, les yeux sur les lignes sans les suivre, laissant sa mémoire faire ce qu’elle faisait de plus en plus souvent ces dernières semaines depuis qu’elle avait regardé la conférence de presse de Dallas : remonter le fil.
C’était en 2016, au mois de janvier. Le cabinet d’avocats se trouvait dans un immeuble discret du quartier de Deep Ellum, à Dallas, loin des tours du centre des affaires, ce qui était, Janice l’avait compris plus tard, une précaution délibérée. John-Ross n’avait aucun intérêt à ce que cette réunion figure dans les agendas de Ewing Energies.
Il était arrivé avec cinq minutes de retard, ce qui était, elle le savait maintenant, une façon de poser d’emblée les termes d’un rapport de force. Il avait trente-quatre ans à l’époque et déjà cette assurance d’homme qui n’a jamais vraiment douté de lui-même, ou qui a appris si tôt à faire semblant qu’il n’y avait plus de différence. Il portait un costume bleu marine, et il l’avait regardée traverser la salle de réunion avec une expression qui mélangeait la curiosité et quelque chose de plus calculé, plus froid, que Janice avait reconnu immédiatement pour ce que c’était : de l’évaluation.
Il voyait une pièce sur un échiquier. Elle le savait.
L’avocat avait expliqué le mécanisme juridique, les droits de Janice en tant que fille naturelle reconnue par J.R. peu avant son décès, les précédents, les délais de prescription, les risques contentieux. John-Ross écoutait avec la patience d’un homme qui connaît déjà la conclusion et qui laisse les autres arriver à leur rythme. Janice écoutait en regardant John-Ross.
Elle pensait à J.R.
Elle pensait à cette suite d’Abu-Dhabi, au Golfe Persique par la fenêtre, à la façon dont le vieil homme avait dit tu es ma fille, sans cérémonie, sans pathos, comme un fait qu’il posait sur la table entre eux et qu’il lui appartenait de prendre à son actif ou non. Elle pensait à ce qu’il lui avait dit dans les dernières minutes de leur rencontre, quand il était déjà fatigué et que la lumière avait commencé à baisser sur la mer.
Ne fais confiance à personne qui porte mon nom. Pas même à mon fils. Surtout pas à mon fils. Mais apprends à t’en servir.
Elle avait signé les documents.
La somme convenue était considérable pour elle, plusieurs millions de dollars, plus que ce qu’elle avait jamais possédé, plus que ce dont elle avait jamais osé rêver dans sa vie. Pour John-Ross, c’était une ligne dans un tableau Excel. Elle le voyait à sa façon de signer le chèque, sans regarder le montant, comme on règle une addition dans un restaurant ordinaire.
Elle avait repris l’avion pour le Maroc le soir même, sans avoir rencontré un autre Ewing. Elle savait que Bobby Ewing était au courant, il avait lui aussi signé des documents, mais il n’avait pas daigné la rencontrer.
Dans les mois qui avaient suivi, le procès en reconnaissance de filiation s’était déroulé rapidement, les avocats de John-Ross avaient aplani chaque obstacle avec l’efficacité d’une machine bien huilée. Les 25% avaient été reconnus, puis cédés. L’argent était arrivé sur un compte aux Bahamas. Et Janice avait regardé tout ça de loin, depuis sa petite maison, avec le sentiment étrange d’avoir joué un rôle dans une pièce dont elle ne possédait pas le texte complet.
Ce n’est que trois ans plus tard, lentement, par fragments, qu’elle avait commencé à comprendre ce que J.R. avait vraiment voulu lui dire.
Apprends à t’en servir.
Pas de l’argent. De son nom. De ce qu’elle était.
Janice referma son roman sans l’avoir lu et regarda le mur de livres devant elle sans le voir.
Dans le couloir, Fatima passa en chantonnant, portant du linge propre vers les chambres. Le monde du Riad continuait, tranquille et indifférent, autour d’elle.
Elle n’était plus pressée du tout.

La réorganisation était visible partout dans les couloirs. Des employés en tenue de maintenance circulaient avec des chariots chargés de nouvelles plaques gravées J.R. Ewing Group en lettres dorées sur fond noir qu’ils substituaient méthodiquement aux anciennes plaques Ewing Energies sur les portes, les vitrines, les panneaux de direction. Quelqu’un avait commandé de nouveaux en-têtes de papier à lettres, de nouvelles cartes de visite. Le téléphone de la standardiste sonnait sans discontinuer depuis la conférence de presse, journalistes, partenaires, investisseurs, curieux.
Sue-Ellen connaissait ces couloirs depuis assez longtemps pour les traverser sans y prêter attention.
Elle avait un prétexte raisonnable, un document à signer pour le conseil d’administration, quelque chose que l’assistante de John-Ross lui avait fait parvenir ce matin et qui requérait sa signature en tant que membre du conseil. Elle aurait pu le renvoyer par coursier. Elle avait choisi de le déposer en personne.
Le bureau d’Elena était au dix-huitième étage, et Sue-Ellen frappa avant d’entrer avec cette politesse instinctive qu’elle n’avait jamais perdue, même avec les gens qu’elle connaissait depuis des décennies.
Elena leva les yeux de ses écrans. Une fraction de seconde, imperceptible pour qui ne l’aurait pas cherchée, quelque chose traversa son regard. Pas de la peur. De la vigilance.
— Sue-Ellen. Je ne savais pas que vous veniez aujourd’hui.
— Un document à déposer, dit Sue-Ellen avec le sourire désarmant qu’elle avait mis toute une vie à perfectionner. Je ne veux pas vous déranger.
Elle entra quand même, posa l’enveloppe sur le bord du bureau, et laissa son regard se promener dans la pièce avec l’air de quelqu’un qui regarde sans vraiment regarder, les cartes de prospection, les rapports empilés, les photos sur le mur. Et puis le cadre en bois sur le coin du bureau, légèrement de biais, la fillette en uniforme scolaire avec son sourire édenté.
Sue-Ellen s’arrêta dessus une seconde de trop.
Pas longtemps. Juste une seconde. Mais Elena vit l’arrêt.
Les deux femmes parlèrent cinq minutes de la restructuration du groupe, du nouveau nom, d’une question de droits d’exploitation dans le bassin permien qui concernait le département d’Elena. C’était une conversation parfaitement normale entre deux professionnelles qui se connaissent depuis longtemps et qui n’ont pas nécessairement besoin d’aller au-delà.
Sue-Ellen prit congé avec la même élégance tranquille qu’elle avait apportée en entrant. Elle ramassa son sac, boutonna sa veste, et se dirigea vers la porte.
Sur le seuil elle s’arrêta.
Ce qui suivit ne dura que le temps d’une phrase, dite d’une voix légère, presque distraite, comme une pensée qui aurait échappé à voix haute plutôt qu’une observation délibérée.
— La photo de votre fille sur votre bureau, dit Sue-Ellen sans se retourner. Elle a les yeux de Christopher.
Et elle sortit.
Le silence qui tomba dans le bureau d’Elena était d’une nature entièrement différente de tous les silences qui l’avaient précédé dans cette pièce. Elena resta immobile, les mains à plat sur le bureau, les yeux sur la porte refermée, et ne bougea pas pendant un long moment.
La standardiste appela sur la ligne intérieure. Elena ne décrocha pas.
Sur le coin du bureau, dans le cadre en bois légèrement de biais, Lisa souriait vers l’objectif avec son sourire édenté et ses yeux, ces yeux que Sue-Ellen Ewing venait de regarder une seconde de trop.

Il était presque minuit quand les notes de guitare commencèrent à filtrer par la fenêtre entrouverte de la chambre de Bobby à Southfork.
Il ne dormait pas ; il dormait rarement avant deux heures du matin depuis quelques années, depuis que les nuits étaient devenues le territoire des souvenirs qu’il parvenait encore à tenir à distance le jour. Il resta allongé un moment à écouter, les yeux ouverts dans l’obscurité, essayant d’identifier ce que jouait ce garçon.

Quelque chose de lent. Une mélodie qu’il ne reconnut pas d’abord, puis reconnut trop bien, une vieille chanson de Willie Nelson que Jock fredonnait parfois sur le perron quand Bobby était enfant et que les nuits texanes sentaient l’herbe chaude et le bois de cèdre.
Il se leva.
Bobby Jr. était assis sur la première marche du perron, les pieds sur le gravier, la guitare posée sur les genoux. Il jouait doucement, sans forcer, avec la concentration tranquille d’un musicien seul qui joue pour lui-même et non pour être entendu. Il ne sursauta pas quand la porte s’ouvrit derrière lui, soit il avait l’habitude d’être rejoint la nuit, soit il avait entendu les pas du vieil homme dans le couloir.
Bobby s’assit dans le rocking-chair sans rien dire.
Bobby Jr. continua de jouer.
Ils restèrent ainsi plusieurs minutes, le jeune homme sur la marche, le vieux sur le rocking-chair, la guitare entre eux comme une conversation suffisante. Le ciel texan était d’une clarté extraordinaire, loin des lumières de Dallas, les étoiles serrées et brillantes dans le noir de velours, et l’air sentait la poussière sèche et les fleurs de yucca qui bordaient le chemin vers l’écurie.
Bobby Jr. s’arrêta sur le dernier accord et laissa la résonance s’éteindre dans l’air.
— Tu veux que j’arrête ?
Bobby regarda les étoiles.
— Non.
Bobby Jr. hocha la tête et replaqua ses doigts sur le manche. Une autre mélodie commença, plus lente encore, plus grave, quelque chose que Bobby ne connaissait pas et qui n’avait probablement pas de titre, une de ces choses qu’on compose sans le savoir dans les heures creuses.
Le rocking-chair craqua doucement sur le plancher du perron.
Dans l’enclos, un des chevaux s’ébroua dans l’obscurité. Quelque part dans les collines, un coyote laissa monter un long cri vers le ciel, et le silence qui suivit parut encore plus profond que celui d’avant.
Bobby Jr. jouait les yeux mi-clos, le menton légèrement baissé sur les cordes. Sa main droite se déplaçait lentement sur les frettes avec une précision douce qui disait des années de pratique, pas de conservatoire, pas de professeur probablement, juste l’obstination solitaire de quelqu’un qui a trouvé dans un instrument quelque chose qu’il ne trouvait nulle part ailleurs.
Bobby le regarda jouer.
Il pensait à Gary, à cette façon que son frère avait toujours eue de fuir ce que les autres Ewing cherchaient, la fortune, le pouvoir, la place au soleil de Dallas, pour trouver autre chose qu’il n’avait jamais tout à fait su nommer non plus. Ce garçon avait quelque chose de Gary dans les mains, dans la façon de tenir la guitare comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Et quelque chose d’autre, quelque chose que Bobby cherchait et ne trouvait pas encore, une qualité d’attention, peut-être, une façon d’être présent qui ne ressemblait à personne en particulier.
Son téléphone vibra dans la poche de sa robe de chambre.
Il le sortit sans interrompre la musique, jeta un coup d’œil à l’écran, un message de John-Ross envoyé depuis le parking de la tour, trois heures plus tôt : On a eu un problème. Je t’expliquerai demain. Bobby reposa le téléphone sur l’accoudoir du rocking-chair sans répondre.
Bobby Jr. n’avait pas vu. Ou faisait semblant de ne pas avoir vu.
Ses propres mains, pendant ce temps, avaient cessé de jouer. Il regardait les cordes sans bouger, et dans la lumière pâle qui tombait de la fenêtre du salon, Bobby Sr. vit passer sur son visage quelque chose qui ressemblait à de la culpabilité, cette expression particulière des gens qui portent un secret qu’ils n’ont pas choisi et qui ne savent plus très bien ce qu’ils sont supposés en faire.
La vibration fut si discrète que Bobby Sr. ne l’entendit pas.
Dans la poche de la veste de Bobby Jr., posée sur la deuxième marche du perron, son propre téléphone venait de recevoir une notification. Une alerte configurée sur un système de surveillance qu’il avait installé lui-même, depuis une adresse IP que personne d’autre que lui ne connaissait, sur des serveurs qu’il avait appris à pirater avant d’apprendre à conduire.
Accès non autorisé détecté – Ewing Group Server 7. Origine : interne.
Bobby Jr. ne bougea pas.
Il laissa ses doigts se reposer sur les cordes sans les faire sonner, et regarda le ciel texan avec l’expression d’un garçon qui vient de comprendre que quelqu’un d’autre sait ce qu’il a fait, et qui n’a aucune idée de qui c’est.




Nouvel épisode excellent et corsé😍