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Route 66 : 100 ans sur la route de tous les rêves

Il y a des routes qui relient des villes. Et il y en a une qui raconte l’histoire d’un pays tout entier. Traversant huit États, de Chicago à Santa Monica, la Route 66 incarne la liberté, le rêve américain par excellence, l’aventure et l’esprit du road trip. En 2026, ce ruban d’asphalte vieux d’un siècle s’apprête à souffler ses cent bougies. Pour un Européen qui n’a jamais mis les pieds aux États-Unis, comprendre pourquoi cette route fascine autant le monde entier, c’est comprendre un peu l’Amérique elle-même.


Naissance d’une route, naissance d’un mythe

L’histoire commence dans les années 1920, à une époque où l’automobile est encore une nouveauté et où les routes américaines ne sont, pour la plupart, que de simples chemins de terre. Tout commence avec Cyrus Avery, ingénieur visionnaire qui pressent que la modernisation du réseau routier déterminera l’avenir du pays, et plus encore celui de son État, l’Oklahoma. La génération précédente avait cru au rail ; la sienne découvre la voiture, nouveau symbole d’indépendance et de conquête.

Avery convainc le gouvernement fédéral de créer un grand axe diagonal reliant le cœur industriel du pays, Chicago, aux rivages du Pacifique, à Los Angeles. Le 11 novembre 1926, la Route 66 est inaugurée officiellement. Mais voici une anecdote que peu de gens connaissent : le numéro « 66 » n’était pas le premier choix. Avery voulait le numéro 60, mais celui-ci était déjà pris. Devant la menace du Congrès de remettre tout en question, il cède et accepte finalement le 66. Un heureux hasard, car ce chiffre, avec ses deux boucles jumelles, deviendra l’un des logos les plus reconnaissables de l’histoire américaine.

La Route 66 fut la première route transcontinentale entièrement pavée de la planète. Initialement constituée d’une patchwork de petites routes locales assemblées bout à bout, elle n’est entièrement bitumée et terminée qu’en 1938, soit douze ans après son inauguration.


La route des réfugiés, la route de l’espoir

Si la Route 66 est devenue bien plus qu’un simple axe routier, c’est grâce, ou plutôt à cause, de la plus grande tragédie humaine qu’aient connue les États-Unis au XXe siècle : la Grande Dépression des années 1930.

En 1929, le krach boursier plonge l’Amérique dans une misère profonde. Mais dans les grandes plaines du centre du pays (Oklahoma, Kansas, Texas) une catastrophe naturelle vient aggraver le désastre économique : le Dust Bowl, littéralement « le bol de poussière ». Des années de sécheresse et d’agriculture intensive ont épuisé les sols. La terre arable n’est plus qu’une poussière qui s’échappe et parcourt des centaines de kilomètres au premier coup de vent. Les grandes plaines ont connu de terrifiants « blizzards noirs » : 38 tempêtes de poussière sont comptabilisées rien qu’en 1933.

Des centaines de milliers de familles, que l’on appellera les Okies, du nom de l’Oklahoma, fuient alors vers l’Ouest avec tout ce qu’elles possèdent entassé dans des voitures de fortune. Certains avaient peint sur leurs voitures les mots California or bust : « La Californie ou la mort ». La Route 66, seul axe praticable vers l’Ouest, devient leur unique chemin d’exode.

C’est le grand écrivain John Steinbeck qui immortalise cette épopée tragique dans son roman Les Raisins de la Colère, publié en 1939. Il consacre un chapitre entier à la Route 66, qu’il surnomme « la route-mère » – the Mother Road : « La 66, le long ruban de ciment qui traverse tout le pays, ondule doucement sur la carte, du Mississippi jusqu’à Bakersfield… La 66 est la route des réfugiés, de ceux qui fuient le sable et les terres incultes. »


L’âge d’or : la route du rêve américain

Après la guerre, la Route 66 connaît son heure de gloire. Des millions d’Américains, libérés du rationnement et portés par la prospérité des fifties, découvrent le plaisir du road trip. Des centaines de motels, cafés en formica, boutiques de souvenirs et stations-service s’établissent le long de la route, symbole d’une Amérique des années 50, libre et modernisée, où tout est possible.

C’est l’époque où une chanson devient l’hymne de la route. « Route 66 » est écrite en 1946 par Bobby Troup lors d’un road trip avec sa femme. C’est Nat King Cole qui en fera un hit, la même année, en énumérant les villes traversées. Get your kicks on Route 66 (trouvez vos plaisirs sur la 66) résume à lui seul l’esprit de cette époque insouciante. La chanson sera reprise par des dizaines d’artistes, des Rolling Stones à Depeche Mode.


La chute… et la renaissance

Dans les années 1950, le président Eisenhower, impressionné par les autoroutes allemandes qu’il a découvertes pendant la guerre, lance la construction d’un vaste réseau d’autoroutes rapides à travers tout le pays. Le 29 juin 1956, il signe la loi fédérale sur les autoroutes. Cette loi marque le début du déclin de la Route 66, car la circulation va désormais privilégier le réseau autoroutier, plus rapide et plus pratique.

Pour les petites villes qui vivaient du trafic routier, c’est une catastrophe. Les automobilistes filent désormais sur les Interstates sans s’arrêter, sans acheter, sans dormir dans les motels. Les boutiques ferment, les diners éteignent leurs néons, les motels tombent en ruine. On estime aujourd’hui à plus de 3 000 le nombre de motels en ruines aux abords de la Route 66.

En 1985, la Route 66 est officiellement déclassée. Ses panneaux sont retirés. Elle disparaît des cartes officielles.

Mais c’est là qu’intervient un homme peu connu du grand public, et qui a pourtant sauvé la légende. Angel Delgadillo, simple barbier du petit village de Seligman, en Arizona, se bat pour faire reconnaître la route comme patrimoine historique. Cet irréductible défenseur de la Route, aux côtés de quelques autres passionnés, relance l’intérêt pour la Mother Road, permettant peu à peu la restauration de motels, boutiques et lieux historiques. Aujourd’hui, le magasin général d’Angel Delgadillo est devenu un pèlerinage obligé pour tous les amoureux de la 66. Et son village de Seligman ? Il a inspiré la ville fictive de Radiator Springs dans le film d’animation Cars, en 2006.


Pourquoi cette route est-elle si légendaire ?

Pour un Européen, il peut sembler étrange qu’une simple route suscite autant de passion. Mais la Route 66, c’est bien plus que du bitume.

C’est d’abord un voyage à travers des paysages d’une diversité stupéfiante. En partant de Chicago, on traverse les plaines verdoyantes de l’Illinois et du Missouri, les grandes prairies de l’Oklahoma, les terres arides du Texas, les déserts colorés du Nouveau-Mexique et de l’Arizona avec ses formations rocheuses rouges qui semblent appartenir à une autre planète, avant d’atteindre les rivages du Pacifique en Californie. C’est une traversée de tout ce que l’Amérique a à offrir : villes, campagnes, plages, montagnes, déserts, plaines et forêts.

C’est ensuite un voyage dans le temps. Tout au long du parcours, on croise des motels aux néons vintage, des diners (ces restaurants typiques aux comptoirs en Inox) où le temps semble s’être arrêté dans les années 1950, des stations-service abandonnées aux pompes rouillées, des villes fantômes où les herbes folles poussent dans les rues. C’est une Amérique que les autoroutes ont oubliée, et qui a gardé intact quelque chose d’irremplaçable.

Et c’est enfin un voyage dans la culture populaire américaine. La Route 66 a inspiré des dizaines de films yel Easy Rider, Bagdad Café ou Thelma et Louise, des romans comme Sur la Route de Jack Kerouac, des chansons, des séries télévisées. Elle est présente dans l’inconscient collectif du monde entier comme le symbole absolu de la liberté et de l’aventure.


Chicago, Illinois : Le départ

Le voyage commence à l’angle d’Adams Street et de Michigan Avenue, en plein cœur de Chicago, devant le panneau « Begin Historic Route 66 ». Avant de prendre la route, prenez le temps de découvrir cette ville majestueuse avec ses gratte-ciels, son architecture grandiose et sa scène musicale légendaire : c’est le berceau du blues électrique américain.

St. Louis, Missouri : L’Arche de l’Ouest

En traversant le Missouri, on arrive à Saint Louis, dont le nom rappelle son origine française (fondée en 1764 par des colons français en l’honneur du roi Louis IX). La ville est dominée par l’immense Arche de l’Ouest, un monument de 192 mètres de hauteur érigé en acier inoxydable, symbole de la conquête du continent américain vers l’Ouest. Une curiosité : une portion de la Route 66, entre Rolla et Springfield, chevauche l’un des tracés de la Trail of Tears,, la « Piste des Larmes » empruntée de force par les Indiens Cherokee lors de leur déportation en 1838. La route porte donc aussi, en elle, les cicatrices des heures les plus sombres de l’histoire américaine.

Oklahoma City, Oklahoma : La terre des pionniers

L’Oklahoma est un État dont l’histoire est particulièrement riche. C’est ici que des centaines de milliers de migrants fuyaient vers l’ouest durant le Dust Bowl. L’Oklahoma porte en lui une grande histoire : déportation indienne, tempêtes de poussière dans les années 30 créant une vague migratoire vers l’Ouest. À Catoosa, ne manquez pas la Blue Whale, une gigantesque baleine bleue en béton au bord d’un lac, construite par un mari pour faire plaisir à sa femme qui collectionnait les figurines de baleines. Un délire architectural parfaitement américain.

Amarillo et le Cadillac Ranch, Texas

Bienvenue au Texas, l’État de tous les superlatifs. À Amarillo, une attraction improbable est devenue une icône mondiale : le Cadillac Ranch. C’est une installation artistique composée de dix Cadillacs enterrées nez en premier dans un champ, commandée en 1974 par un héritier pétrolier texan du nom de Stanley Marsh, et réalisée par un collectif d’artistes de San Francisco. Les visiteurs sont invités à apporter leurs bombes de peinture et à taguer les carrosseries, ce qu’ils font avec enthousiasme depuis 50 ans. L’œuvre est perpétuellement en mouvement, jamais deux fois pareille.

Autre curiosité texane : à Adrian, au milieu du désert, un simple panneau indique le point exact du milieu de la Route 66 — à 1 139 miles précisément de Chicago, et autant de Santa Monica.

Santa Fe et Albuquerque, Nouveau-Mexique

Le Nouveau-Mexique change tout. Les paysages s’ouvrent, les couleurs s’intensifient, et la culture se fait plus métissée, mêlant influences espagnoles, amérindiennes et anglo-saxonnes. Santa Fe, ancienne capitale coloniale espagnole, est une ville envoûtante avec ses bâtiments en adobe (cette brique de terre séchée au soleil, typique des constructions pueblos), ses galeries d’art et son ambiance bohème. À Albuquerque, la Central Avenue qui traverse toute la ville est la plus longue avenue du monde, s’étirant sur près de 30 kilomètres. Dans les années 1950, elle concentrait plus d’une centaine de motels et restaurants.

Petrified Forest, Arizona : La forêt de pierre

L’Arizona est peut-être l’État le plus spectaculaire de tout le parcours. Le Petrified Forest National Park est un lieu exceptionnel où l’on peut admirer des arbres fossilisés vieux de 225 millions d’années. Des arbres entiers, pétrifiés par des minéraux sur des millions d’années, gisent dans un désert multicolore appelé le Painted Desert, le Désert Peint, dont les teintes rouge, orange, mauve et jaune varient selon l’heure du jour. On se croirait sur Mars.

À Holbrook, ne manquez pas le Wigwam Motel, dont les chambres sont de vraies reproductions de tipis amérindiens en béton. Ce motel a créé sa popularité sur un slogan particulièrement audacieux : « L’avez-vous déjà fait dans un tipi ? » Classé monument historique, il a inspiré le Cozy Cone Motel du film Cars.

À Winslow, une plaque dans le sol et une fresque murale rappellent la chanson Take It Easy des Eagles, dont le refrain dit : Well, I’m standin’ on a corner in Winslow, Arizona… La ville organise chaque année un festival en l’honneur de ce vers, devenu l’une des références musicales les plus célèbres de la pop américaine.

Et bien sûr, l’Arizona, c’est aussi la porte d’entrée du Grand Canyon, l’un des paysages les plus vertigineux de la planète, avec ses 1 800 mètres de profondeur creusés par le Colorado sur 6 millions d’années.

Santa Monica, Californie : Le bout du monde

Après 3 940 kilomètres, trois fuseaux horaires traversés et huit États parcourus, la Route 66 se termine sur la jetée de Santa Monica, face à l’océan Pacifique. Un panneau simple, « End of the Trail », marque la fin du voyage. Beaucoup s’arrêtent là, les pieds dans l’eau, et restent silencieux un moment. On comprend pourquoi.


Les festivités du centenaire débuteront le 11 novembre 2026, date officielle de la création de la Route 66, avec une cérémonie d’ouverture officielle prévue à Springfield, Missouri. Tout au long de l’année, des événements seront organisés dans les huit États traversés. Festivals, expositions de voitures anciennes, concerts, rassemblements de motards, courses à pied, des centaines de voitures de collection couvrant près de 100 ans d’histoire automobile seront exposées.

Pour ceux qui rêvent de faire le voyage, le printemps et l’automne sont les meilleures saisons, on évite ainsi les hivers glaciaux de Chicago et la chaleur écrasante des déserts Arizoniens en juillet. Comptez au minimum deux à trois semaines pour profiter du trajet sans se presser, car c’est précisément cela, le secret de la Route 66 : ne pas aller vite. S’arrêter dans un diner au comptoir chromé, commander un café et un apple pie, écouter ce que les locaux ont à raconter. La route n’est pas la destination; la route est le voyage.

2026 est une année très riche pour les États-Unis, puisque non content d’être le centenaire de la route 66, l’année marque aussi les 250 ans de la naissance du pays. Une histoire bien plus longue qu’il n’y parait, racontée pour vous.

N’oubliez pas de lire les 2 premiers épisodes de Dallas Brand New World, une continuation des univers de Dallas et des autres grands Night Time soap. Le 3ème épisode arrive en fin de semaine…

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