Blood is thicker than Oil

Une nuit à Beverly Hills – Épisode 2 – L’enveloppe

Retrouvez la partie 1 ici

30 janvier 1982 – Beverly Hilton Hotel, Grande Salle de Bal


La salle de bal du Beverly Hilton est une symphonie de lumières tamisées et de rires polis. Deux mille personnes, acteurs, producteurs, journalistes, agents, sont installées autour de tables rondes où le champagne coule avec la discrétion studieuse de ceux qui savent qu’ils sont en direct sur NBC. Les caméras glissent en silence entre les rangées. Sur scène, les premiers prix ont été remis. Hollywood est en train de se raconter à lui-même l’histoire de sa propre grandeur, et ce soir, personne ne s’en lasse.


Barbara Bel Geddes est arrivée sans grand bruit, comme toujours. C’est sa façon d’être, cette élégance sans ostentation qui fait d’elle l’exact contrepoint de la table d’en face, où Joan Collins règne sur sa chaise comme sur un trône. Barbara a salué quelques visages familiers en traversant la salle, serré quelques mains, accepté une coupe de champagne qu’elle n’a pas encore touchée. Miss Ellie n’a pas besoin de faire du bruit pour exister. Elle est simplement là, et ça suffit.

À sa droite, Jim Davis aurait dû être assis ce soir. Jock Ewing aurait eu sa place ici, parmi les siens. Mais Jim nous a quittés en avril dernier, et ce soir son absence flotte discrètement au-dessus de la table de Dallas comme un deuil élégant que personne ne nomme mais que tout le monde ressent. Barbara pose les yeux sur la chaise vide à côté d’elle, une seconde, pas plus, puis relève la tête et sourit à Larry Hagman qui lui adresse un clin d’œil depuis l’autre côté de la table.

Il sait, pense-t-elle. Il sait toujours.


Sur la scène, Linda Gray reprend le micro avec la fluidité d’une femme qui a appris depuis longtemps à habiter les espaces qu’on lui donne, et ceux qu’on ne lui donne pas.

— Mesdames et messieurs, nous allons maintenant remettre le Golden Globe de la meilleure actrice dans une série télévisée dramatique.

Un frémissement parcourt la salle. Imperceptible pour un œil non averti. Mais Patrick Duffy le sent, Ken Kercheval le sent, Steve Kanaly cesse de faire tourner son stylo entre ses doigts.

À la table de Dynastie, Linda Evans pose sa main sur celle de John Forsythe. Krystle et Blake Carrington, un réflexe de plateau qui dit plus que n’importe quel discours.


Dans les coulisses, une silhouette observe la scène sur un moniteur en noir et blanc. Jane Wyman est là depuis une heure, discrète, debout, les bras croisés. Angela Channing de Falcon Crest n’a pas besoin de s’asseoir pour regarder le monde, elle préfère le surveiller en hauteur. Sa série n’a que quelques mois, mais Jane Wyman, elle, a une statuette dorée sur son manteau de cheminée depuis 1949. Elle connaît cette salle mieux que quiconque ce soir.

Elle regarde le moniteur. Elle attend.

— Les nominées sont…, dit Linda Gray.


Les noms défilent. La salle applaudit poliment à chacun. Mais c’est au dernier, Barbara Bel Geddes, pour Dallas, que quelque chose change dans l’air. Peut-être parce que Barbara ne réagit pas. Elle reste immobile, les mains croisées sur la table, avec ce sourire de femme qui a vu suffisamment de vie pour ne plus trembler devant une enveloppe.

Linda Gray ouvre l’enveloppe.

Un silence.

Un vrai silence, celui qu’on n’entend qu’une fois par an dans cette salle.

— Le Golden Globe est attribué à…

Elle marque une pause. Pas pour l’effet, parce qu’elle lit deux fois, pour être sûre.

— … Linda Evans, pour Dynastie. Et Barbara Bel Geddes, pour Dallas.

Ex-aequo.

Deux secondes de stupeur collective, puis la salle explose.

Joan Collins applaudit avec une fraction de seconde de retard, juste assez pour que ce soit ambigu. Larry Hagman est debout avant même que la table de Dallas réalise ce qui vient de se passer. Patrick Duffy siffle entre ses dents. Ken Kercheval renverse presque son verre.

Sur scène, Linda Evans et Barbara Bel Geddes se retrouvent côte à côte devant le micro, tenant chacune leur trophée, et pendant un instant suspendu, un de ces instants que la télévision sait parfois capturer sans le chercher, elles se regardent.

Deux Miss Ellie et Krystle. Dallas et Dynastie. Deux femmes, un seul Golden Globe chacune, et quelque chose qui ressemble à du respect mutuel.

— Je pense, dit Barbara dans le micro avec son sourire tranquille, que c’est la décision la plus sage que la Hollywood Foreign Press ait jamais prise.

La salle rit. Vraiment rit.

Linda Evans la regarde et hoche la tête, les yeux brillants.

— Je ne pouvais pas rêver meilleure colocataire pour ce trophée.


Dans les coulisses, Jane Wyman regarde le moniteur en silence. Puis, très lentement, elle sourit. Le genre de sourire qu’Angela Channing réserve aux moments où elle reconnaît une adversaire à sa hauteur.

Elle se redresse, lisse sa veste, et murmure pour personne en particulier :

— L’année prochaine, elles devront faire de la place pour une troisième.


Quand les deux lauréates redescendent de scène, elles traversent ensemble la coulisse. Lorenzo Lamas est là, appuyé contre un mur, et il les applaudit avec un enthousiasme sincère que son âge, vingt-quatre ans, rend touchant.

— Magnifique, dit-il simplement.

Barbara Bel Geddes s’arrête une seconde et le regarde avec l’œil de quelqu’un qui reconnaît la jeunesse sans la mépriser.

— Profite de ces soirées-là, mon garçon. Elles ne ressemblent jamais à ce qu’on croit.


La cérémonie continue. D’autres prix, d’autres noms, d’autres flashs. Mais pour ceux qui étaient là ce soir-là, quelque chose s’est joué entre ces deux tables, Dallas et Dynastie, le Texas et Denver, quelque chose qui ne se résoudra pas ce soir.

Pas ce soir.


La semaine prochaine – Épisode 3 : L’after-party. Les trophées sont posés sur les tables. Les langues se délient. Et certaines conversations auraient mieux valu ne jamais avoir lieu…

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