Blood is thicker than Oil

Travilla, le génie discret d’Hollywood

Il y a des noms que l’histoire de la mode retient facilement : Chanel, Dior, Givenchy, et même dans un autre registre celui de Nolan Miller. Et puis il y a des noms qui mériteraient d’être tout aussi célèbres, mais que le temps a quelque peu effacés dans l’ombre des étoiles qu’ils habillaient. William « Billy » Travilla est de ceux-là. Costumier de génie, artiste complet, homme de l’ombre par tempérament, il a pourtant signé certaines des images les plus iconiques du XXe siècle.

William « Billy » Travilla, connu professionnellement sous le seul nom de Travilla, est né le 22 mars 1920 à Los Angeles. Sa mère mourut alors qu’il n’avait qu’un an, et il fut élevé par son père et sa belle-mère Ruth, qui fut la première à remarquer ses dons artistiques naturels et son œil pour le design. L’enfant prodige qu’il était impressionna très vite son entourage. Il fut accepté dès l’âge de 8 ans à la prestigieuse école des beaux-arts Chouinard de Los Angeles, où ses condisciples étaient déjà de jeunes adultes.

À seize ans, il fréquentait les cabarets et vendait ses croquis de costumes aux artistes pour quelques dollars. À dix-huit ans, Travilla parcourut le monde, Tahiti se révélant particulièrement inspirant pour son art. De retour à Hollywood, il chercha sa voie, dessinant des costumes de scène pour des danseuses de burlesque, peignant des fresques exotiques dans des restaurants fréquentés par les stars pour arrondir ses fins de mois.

C’est une rencontre fortuite qui allait changer le cours de sa vie. L’actrice Ann Sheridan, après avoir remarqué ses peintures inspirées de ses voyages en Polynésie, demanda à ce qu’il soit engagé comme créateur de costumes sur son film Nora Prentiss. Ce fut un succès, qui fit de Travilla l’un des costumiers les plus recherchés d’Hollywood.

Sa collaboration avec Warner Bros. lui offrit sa première grande reconnaissance. En 1950, lors de la 22e cérémonie des Oscars, il remporta l’Oscar de la meilleure création de costumes, partagé avec Leah Rhodes et Marjorie Best, pour le film Les Aventures de Don Juan (1948). Un film d’aventures flamboyant avec Errol Flynn dans le rôle-titre, dont les costumes exigeaient à la fois splendeur et précision historique. Travilla avait su relever le défi avec brio.

Il rejoignit ensuite la 20th Century Fox, où s’ouvrit la période la plus féconde et la plus célèbre de sa carrière. C’est là qu’il rencontra Marilyn Monroe, pour un premier film en 1952. Une collaboration artistique et humaine qui allait durer toute une décennie et donner naissance à des images que le monde entier connaît encore aujourd’hui.

Au fil de sa carrière, Travilla habilla quelque 270 stars, parmi lesquelles Loretta Young, Jane Russell, Sharon Tate, Joanne Woodward, Diahann Carroll, Paul Newman, Clark Gable, Tony Curtis et Charles Bronson. Il travailla aussi pour Tom Mix, Ann Sheridan, Errol Flynn et Joan Crawford. Il habilla des légendes telles que Marlene Dietrich. Mais c’est avec Marilyn Monroe que son nom resterait à jamais associé.

Ses créations pour Marilyn Monroe à elles seules forgèrent le look iconique que l’on associe à l’actrice : la robe rose, la robe blanche, la robe en lamé doré, toutes signées Travilla. Pour Les Hommes préfèrent les blondes (1953), il conçut en deux jours seulement la somptueuse robe rose en peau d’ange portée par Monroe dans la scène des « Diamonds Are a Girl’s Best Friend », après qu’un scandale autour de photos de Marilyn posant nue avait contraint la Fox à remplacer en urgence un costume de showgirl jugé trop provocateur. Cette robe rose est depuis devenue une référence absolue de la mode cinématographique, imitée et réinterprétée à l’infini, notamment par Madonna dans son clip Material Girl en 1985.

Puis vint la robe blanche. Celle de Sept ans de réflexion (1955), avec la scène de la bouche de métro new-yorkaise. L’image de Marilyn au-dessus de la grille de ventilation a été décrite comme l’une des plus iconiques du XXe siècle. Travilla lui-même ne l’aimait guère et la surnommait « cette petite robe ridicule ». L’histoire lui a donné tort. Cette robe a été vendue aux enchères en 2011 pour 4,6 millions de dollars, elle faisait partie de la fameuse collection de l’actrice Debbie Reynolds, qui l’avait achetée pour la somme de 200 dollars.

Marilyn, de son côté, lui avait écrit sur un calendrier dans les années 1950 : « Billy, cher, habille-moi pour toujours. Je t’aime, Marilyn. » En tout, Travilla conçut les costumes de Marilyn Monroe sur huit de ses films.

Parallèlement à ses travaux pour le cinéma, au début des années 1950, Travilla lança sa propre marque, créant pour le grand public comme pour les stars. Son salon de haute couture à Los Angeles, Travilla Inc., produisit des collections élégantes et intemporelles vendues dans les plus grandes enseignes américaines comme Neiman Marcus, I. Magnin et Saks Fifth Avenue.

En tout, Travilla participa à une centaine de films américains entre 1941 et 1980, et fut trois fois nommé aux Oscars après son sacre de 1949 : pour Comment épouser un millionnaire (1953), There’s No Business Like Show Business (1954) et The Stripper (1963).

À la fin des années 1960, la Fox ne renouvela pas son contrat et Travilla traversa une période difficile. Il se tourna alors vers la télévision, qui allait lui offrir une seconde jeunesse artistique. Il travailla pour des productions télévisées majeures comme Evita, Les Oiseaux se cachent pour mourir et Dallas. Il fut nommé sept fois aux Emmy Awards et l’emporta à deux reprises : en 1980 pour The Scarlett O’Hara War, un téléfilm retraçant le casting d’Autant en emporte le vent, et en 1985 pour un épisode de la série Dallas.

Travilla prit sa retraite en 1986 et décéda le 2 novembre 1990 d’un cancer du poumon. Il laissait derrière lui une œuvre colossale et une collection de croquis et de costumes qui allait partir aux quatre coins du monde.

Son héritage, aujourd’hui, est à la mesure de son talent. La robe de Sept ans de réflexion est décrite comme « la création de costume la plus reconnue, la plus précieuse et la plus influente de l’histoire ». Yves Saint Laurent conçut une collection entière à Paris en hommage aux créations de Travilla pour Marilyn, et Thierry Mugler a publiquement déclaré que Travilla était sa seule et plus forte influence en matière de design. Après sa mort, sa collaboratrice Lourdes Chavez prit la tête de sa maison de couture, poste qu’elle occupa de 1992 à 1998.

Travilla n’était pas du genre à se mettre en avant. Contrairement à d’autres créateurs d’Hollywood, il ne sollicitait ni prix ni reconnaissance. C’est peut-être pour cela que son nom résonne moins fort que d’autres. Mais ses œuvres, elles, sont partout. Dans chaque imitation de la robe blanche, dans chaque référence à Marilyn, dans chaque costume de cinéma qui cherche à fondre la femme et le personnage en une seule et même silhouette inoubliable, il y a un peu de l’âme de Billy Travilla.

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