Blood is thicker than Oil

Le journal de Joan Collins dans The Spectator

Alexis Carrington tient sa chronique

Il y a une ironie délicieuse à voir Joan Collins, celle qui incarna pendant huit saisons la plus redoutable des garces de prime time, tenir depuis plus d’une décennie une chronique dans l’hebdomadaire conservateur britannique The Spectator. Officiellement baptisée « Notebook » ou « Diary » selon les numéros, cette rubrique est un concentré de ce qui fait le sel de Dame Joan : un sens de la formule assassine, une vie mondaine qui n’a jamais ralenti, et une propension à raconter ses mésaventures avec le débit d’une femme qui sait que le lecteur est déjà acquis à sa cause.

Une chronique, plusieurs vies

Le format est simple : chaque parution, Joan Collins raconte sa semaine, ou son mois, selon la fréquence, qui varie beaucoup dans le temps. Le ton, lui, ne varie jamais : mondain, un rien snob, mais suffisamment autodérisoire pour rester savoureux. Elle y écrit depuis Londres, Los Angeles ou sa villa du Cap de Saint-Tropez selon la saison, ce qui donne à la chronique des allures de carnet de voyage permanent d’une femme qui ne s’est jamais vraiment arrêtée de bouger depuis les années 1950.

Sa notoriété de diariste ne s’arrête d’ailleurs pas au magazine : elle a publié en 2021 un recueil, My Unapologetic Diaries, tiré de journaux intimes qu’elle tient, dit-elle, depuis l’âge de douze ans.

Les thèmes qui reviennent

La vie mondaine et les mondanités londoniennes. Ascot, Henley, Wimbledon, les dîners de dix couverts qui s’enchaînent : Joan Collins y consacre une bonne partie de ses colonnes, généralement pour se plaindre, avec délectation, de la vulgarité croissante de ces événements. Elle a ainsi expliqué avoir fini par bouder Ascot, jugé trop tapageur, Henley, trop humide, et Wimbledon, trop chaud, non sans rappeler au passage qu’elle-même s’était fait épingler vingt ans plus tôt pour avoir emprunté le badge d’accès à l’enceinte royale d’une autre femme, histoire de vérifier si quelqu’un la reconnaîtrait.

Les étés à Saint-Tropez et la logistique des invités. Chaque été, la chronique se déplace dans le sud de la France, où Joan Collins et son mari Percy Gibson reçoivent un défilé impressionnant d’amis dans leur villa. Un été, elle comptabilise ainsi trente-quatre invités reçus en trois mois, restés chacun entre trois jours et deux semaines, de quoi nourrir des colonnes entières sur les joies et les affres de l’hospitalité.

Le show-business, hier et aujourd’hui. Les avant-premières, les remises de prix, les rencontres avec d’anciennes ou de nouvelles gloires d’Hollywood reviennent sans cesse, souvent teintées d’une nostalgie assumée pour l’âge d’or du cinéma qu’elle a connu personnellement.

L’âgisme et la place des femmes dans l’industrie. C’est un sujet qu’elle aborde à répétition, que ce soit à propos du traitement des seniors pendant la pandémie ou du vocabulaire du métier lui-même. Elle a par exemple vivement regretté que les plateformes ne proposent plus que le terme « actor » et non « actress », y voyant un recul plutôt qu’un progrès pour les femmes.

L’actualité, filtrée par le prisme mondain. Le Covid, le confinement, la politique française et anglaise, la « cancel culture » : Joan Collins commente l’actualité, mais toujours depuis son fauteuil de premier rang, avec le regard d’une femme pour qui les grands bouleversements du monde se mesurent d’abord à l’aune de leurs conséquences sur son emploi du temps social.

Les anecdotes les plus fumeuses

C’est là que la chronique devient un plaisir coupable, et où l’on retrouve, presque intacte, la causticité d’Alexis Carrington.

L’accusation de partouze littéraire. En 2013, Joan Collins raconte avoir dû batailler pour faire retirer d’un mémoire signé par une actrice une assertion selon laquelle elle et son ex-mari de l’époque, Anthony Newley, auraient invité ce couple à se déshabiller pour regarder du porno ensemble. Le ton badin avec lequel elle relate cette bataille en dit long sur son rapport aux scandales : jamais dupe, jamais vraiment ébranlée.

Le placement de table explosif. Après la sortie de son recueil My Unapologetic Diaries en 2021, elle se serait retrouvée accusée d’avoir vexé plusieurs personnalités par ses écrits, et découvre, lors d’un déjeuner de Noël très huppé réunissant célébrités et têtes couronnées, que sa place est prévue juste à côté de l’une de ses prétendues victimes. Elle raconte avoir alerté Piers Morgan, ravi de ne plus être « la personne la plus détestée de la pièce », qui aurait fini par intervenir pour intervertir les couverts et lui épargner un déjeuner trop tendu.

La bagarre du masque chez Ikea. L’épisode le plus rocambolesque reste sans doute celui de l’été 2020. En pleine pandémie, réfugiée à Saint-Tropez avec des amis dont Piers Morgan et Julian Clary, Joan Collins choisit de porter une visière transparente plutôt qu’un masque en tissu, qu’elle trouve étouffant. Mauvaise pioche : la visière n’étant pas homologuée par la nouvelle réglementation française, elle se fait interpeller par un gendarme en pleine hésitation devant les rayons d’un Ikea local, tiraillée entre le gravlax et le saumon fumé du magasin. Sermonnée « à la gauloise », elle bat en retraite en maugréant un juron anglo-saxon qu’elle craint que l’agent n’ait parfaitement compris. Elle finira par essayer un masque en plastique transparent, comme ceux du personnel de l’hôtel Byblos, non sans se plaindre qu’il lui donne un rictus disgracieux.

La comparaison avec la gifle des Oscars. En mars 2022, présente au dîner Vanity Fair lors de la cérémonie où Will Smith gifle Chris Rock en direct, elle décrit une salle suspendue dans un silence stupéfait, et confiera plus tard sur un plateau télé que la scène lui a rappelé ses propres bagarres télévisées avec Linda Evans dans Dynasty, précisant au passage qu’elle assurait elle-même ses cascades, chapeau iconique envolé dans la piscine compris.

La perplexité face à son titre de Dame. Interrogée sur l’incompréhension de certains face à son titre honorifique, elle en profite pour raconter sa présence à l’anniversaire de sa filleule Cara Delevingne au Chateau Marmont, où elle observe avec un mélange d’amusement et de nostalgie la tenue des jeunes générations, bien loin des robes de soirée et des tailleurs de smoking des soirées hollywoodiennes de son âge d’or.

Elle raconte tour à tour le manque de magie de noël à Los Angeles comparé aux fêtes Londoniennes, cette femme qui l’accusa d’être une icone MAGA ou encore James Blunt qui se déshabille devant elle, et elle évoque aussi son amitié indéfectible avec l’actrice et mannequin Elizabeth Hurley (et son charmant fils Damian) avec qui elle apparait souvent en public [photo ci-contre].

Un ton qui n’a pas pris une ride

Ce qui frappe, en enchaînant ces chroniques, c’est la continuité de personnage entre Joan Collins et Alexis Carrington : le sens du dosage entre autodérision et vanité assumée, le goût du mot qui tue enrobé de bonnes manières, et cette capacité à transformer n’importe quel désagrément, un masque non conforme, un placement de table maladroit, en scène de comédie mondaine. Les lecteurs du Spectator qui la retrouvent à chaque parution y trouvent sans doute un peu ce que les téléspectateurs de Dynasty cherchaient déjà dans les années 1980 : une élégance qui ne se départit jamais tout à fait de ses griffes.

Vous pouvez retrouver ces chroniques sur le site du Spectator (attention l’accès est cependant réservé aux abonnés) mais je vous promet quelques extraits dans les prochaines semaines.

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