
Il y a des noms qui, a priori, n’ont rien à faire sur ce blog. Ryan Murphy en fait partie : producteur le mieux payé de l’histoire de la télévision américaine, architecte de Glee, Nip/Tuck, American Horror Story, Pose ou Dahmer, esthète du bizarre et du glamour version XXIe siècle. Rien à voir avec Southfork ou le manoir des Carrington, en apparence. Sauf qu’en creusant un peu, on découvre que Murphy n’a jamais vraiment quitté les années 80. Il les cite, les recycle, les habille différemment, et il a même fini par y faire revenir, discrètement, quelques-unes de nos connaissances.
Joan Collins, d’Alexis Carrington à la grand-mère la plus glamour de l’apocalypse

Commençons par la connexion la plus évidente. En 2018, pour la huitième saison d’American Horror Story, sous-titrée Apocalypse, Murphy engage personnellement Joan Collins pour incarner Evie Gallant, une ancienne mondaine hollywoodienne qui multiplie les noms de stars mortes en pleine apocalypse nucléaire. Le co-créateur de la série, Brad Falchuk, expliquera à l’époque que toute l’équipe était fascinée par elle depuis toujours, la qualifiant de « Hollywood classique », de légende. Collins elle-même racontera avoir été débauchée par Murphy en personne, lors d’une soirée des Oscars.
Mais la vraie découverte, c’est ailleurs : Joan Collins a révélé que Murphy s’était inspiré d’Alexis Carrington pour construire le personnage d’Elektra Abundance dans Pose (2018-2021), la mère de la maison Abundance, incarnée par Dominique Jackson dans la série consacrée à la scène ballroom new-yorkaise. La hauteur, le mépris souverain, l’art de l’humiliation avec le sourire : Alexis Carrington, sortie de Denver, ressuscitée dans le Harlem des années 80 façon Pose. La preuve, s’il en fallait une, que la reine de Dynastie a fini par devenir un véritable archétype dans la culture pop queer, dont Murphy est l’un des plus fervents héritiers.
Nip/Tuck, ou la garden-party improbable des soaps des années 80

Si Joan Collins est la connexion la plus visible, la plus spectaculaire reste cachée dans Nip/Tuck (2003-2010), la série sur la chirurgie esthétique que Murphy a créée avant Glee et American Horror Story. Le programme, réputé pour son goût du casting choc, est devenu au fil de ses six saisons un point de ralliement inattendu pour les vétérans du prime-time des eighties.
Larry Hagman himself y apparaît en 2006, saison 4, dans le rôle de Burt Landau, un riche industriel venu réclamer un implant testiculaire après un cancer de la prostate, un rôle qui n’a évidemment rien à voir avec J.R. Ewing, mais qui prouve que Murphy n’était pas contre l’idée de convoquer le fantôme de Southfork pour de bon.
Mieux encore : la saison 5 (2007-2008) réunit, à quelques épisodes d’écart, pas moins de trois anciennes de Knots Landing et Dallas. Donna Mills (Abby Cunningham Ewing dans Knots Landing) y campe Lulu Grandiron sur deux saisons. Joan Van Ark (Valene Ewing, toujours dans Knots Landing) l’y rejoint. Et Deborah Shelton, qui fut Mandy Winger, la maîtresse récurrente de J.R. dans Dallas entre 1984 et 1987, y incarne une riche femme au foyer, Marla Middleton. La même saison accueille aussi Morgan Fairchild dans son propre rôle, et Brooke Shields dans celui de la psychiatre Faith Wolper, un joli clin d’œil, puisque Shields fut la partenaire de Christopher Atkins dans Le Lagon bleu, dont on va reparler. Que Murphy ait rassemblé, sciemment ou non, une telle brochette d’icônes du soap eighties dans une seule série témoigne au minimum d’un goût assumé pour ce vivier d’actrices et d’acteurs qui ont façonné l’imaginaire télévisuel de cette décennie.

The Shards, ou Christopher Atkins ressuscité en 2026

L’anecdote la plus fraîche, et sans doute la plus troublante, vient de la série la plus récente de Murphy : The Shards, adaptée du roman de Bret Easton Ellis et diffusée sur FX depuis le 5 août 2026. Dans cette plongée trouble au cœur d’un lycée privé de Los Angeles au début des années 80, l’acteur Graham Campbell incarne Thom Wright, le « golden boy » sportif et solaire du groupe d’amis. Sa ressemblance avec le jeune Christopher Atkins du Lagon bleu a immédiatement frappé les spectateurs, au point que des internautes ont recomposé des montages comparatifs, et que Christopher Atkins lui-même a salué l’hommage sur les réseaux sociaux. Un des épisodes va même jusqu’à faire apparaître l’affiche du Lagon bleu sur le fronton d’un cinéma, en clin d’œil assumé.
Pour notre blog, la boucle est particulièrement savoureuse : Christopher Atkins, révélé par Le Lagon bleu en 1980, a ensuite incarné Peter Richards dans Dallas entre 1983 et 1984, le jeune moniteur dont tombe amoureuse Sue Ellen Ewing, l’une des intrigues les plus commentées de la série. En façonnant Thom Wright à l’image d’Atkins, Murphy convoque, sans le nommer, un pan entier de l’iconographie Dallas des années 80 : celle du bellâtre bronzé, torse nu, aussi photogénique que fragile.

Le glamour, le camp et l’obsession du beau gosse

Au-delà de ces apparitions ponctuelles, c’est toute l’esthétique de Murphy qui dialogue avec celle de nos séries fétiches. Son goût pour le glamour excessif, les diamants, les intérieurs tape-à-l’œil et les rivalités féminines flamboyantes doit beaucoup à l’école Dynastie-Falcon Crest-Dallas. Sa première saison de Feud (2017), consacrée à la guerre entre Bette Davis et Joan Crawford, prolonge cette fascination pour les divas hollywoodiennes vieillissantes et impitoyables, une thématique qui infuse directement le personnage d’Evie Gallant dans AHS. Quant à son penchant pour les beaux jeunes hommes filmés torse nu😍 , il traverse sa filmographie de bout en bout, de Nip/Tuck à Scream Queens en passant par American Horror Story et jusqu’à ce Thom Wright taillé sur mesure dans The Shards : le même culte du corps solaire et lisse qui a fait, quarante ans plus tôt, la gloire de Christopher Atkins sur les plages du Lagon bleu et dans les couloirs de Southfork.
Ryan Murphy n’a jamais tourné une seule scène à Southfork. Mais entre les emprunts assumés, les castings clins d’œil et les hommages à peine voilés, force est de constater qu’il n’a jamais vraiment quitté l’ombre portée des années 80, celle-là même que ce blog s’efforce, avec moins de moyens mais autant de passion, de préserver.
Le guide Ryan Murphy pour les néophytes : ses principales séries, en bref
Pour ceux qui découvriraient Ryan Murphy à la lecture de notre article, voici un petit catalogue de ses créations les plus marquantes, dans l’ordre chronologique. De quoi se repérer dans une filmographie aussi prolifique qu’éclectique — l’homme a signé, à lui seul ou en co-création, plus d’une vingtaine de séries en un peu plus de vingt ans.
Popular (1999-2001)
Sa toute première série, diffusée sur The WB. Une comédie dramatique pour ados qui suit l’affrontement entre deux clans que tout oppose au lycée : les populaires et les intellos. On y trouve déjà, en germe, l’obsession de Murphy pour les hiérarchies sociales et les outsiders. Avec Leslie Bibb et Carly Pope dans les rôles principaux.
Nip/Tuck (2003-2010)
La série qui installe Murphy comme showrunner à part entière sur FX. Elle suit deux chirurgiens esthétiques de Miami, Sean McNamara et Christian Troy, associés aussi brillants que dysfonctionnels. Un thriller médical cynique sur l’obsession américaine de la beauté et de la jeunesse — et, comme évoqué dans notre article principal, un point de ralliement inattendu pour plusieurs vedettes du prime-time des années 80. Avec Dylan Walsh et Julian McMahon.
Glee (2009-2015)
Le carton planétaire de Murphy : une comédie musicale suivant la chorale d’un lycée de l’Ohio, le glee club, et ses membres marginaux qui trouvent leur place à travers la musique. Diffusée sur Fox, la série a lancé les carrières de Lea Michele, Chris Colfer, Darren Criss et Naya Rivera, et a fait chanter à peu près tout le répertoire de la pop américaine, de Madonna à Beyoncé.
American Horror Story (2011-présent)
Le grand œuvre anthologique de Murphy, coécrit avec Brad Falchuk sur FX. Chaque saison raconte une histoire d’horreur autonome et change de décor : une maison hantée, un asile psychiatrique, un cirque, un hôtel, une apocalypse nucléaire… Le principe : une troupe d’acteurs fétiches revient saison après saison dans des rôles différents. Sarah Paulson, Evan Peters, Jessica Lange, Kathy Bates, Frances Conroy et Lady Gaga (le temps d’une saison) en sont les visages les plus récurrents. C’est dans la saison Apocalypse (2018) que Joan Collins fait son apparition, comme raconté plus haut.
American Crime Story (2016-présent)
Anthologie de true crime, développée par Scott Alexander et Larry Karaszewski avec Murphy en producteur exécutif. La première saison, The People v. O.J. Simpson, revient sur le procès du siècle avec Cuba Gooding Jr., Sarah Paulson, Courtney B. Vance et John Travolta. La deuxième, The Assassination of Gianni Versace, retrace le meurtre du couturier par Andrew Cunanan, avec Édgar Ramírez, Darren Criss et Penélope Cruz en Donatella Versace.
Feud (2017-présent)
Autre anthologie, centrée cette fois sur les rivalités hollywoodiennes. La première saison, Bette and Joan, met en scène la guerre légendaire entre Bette Davis et Joan Crawford sur le tournage de Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, avec Susan Sarandon et Jessica Lange. La série s’inscrit directement dans la fascination de Murphy pour les stars hollywoodiennes vieillissantes et impitoyables, qui infuse aussi son écriture d’Evie Gallant dans AHS.
Pose (2018-2021)
Sans doute l’une des séries les plus marquantes de Murphy sur le plan culturel : une plongée dans la scène ballroom de New York à la fin des années 80, où de jeunes personnes queer et trans, souvent rejetées par leur famille, se retrouvent au sein de « maisons » rivales pour concourir lors de soirées de voguing. Comme évoqué plus haut, le personnage d’Elektra Abundance, incarné par Dominique Jackson, doit beaucoup à Alexis Carrington. Avec également Mj Rodriguez, Billy Porter et Indya Moore.
The Politician (2019-2020) et Hollywood (2020)
Deux séries Netflix plus courtes. The Politician suit un lycéen richissime et ambitieux, prêt à tout pour devenir président des États-Unis un jour, incarné par Ben Platt. Hollywood réécrit l’histoire du cinéma américain de l’après-guerre sous un angle plus inclusif, avec un casting choral mêlant personnages fictifs et figures réelles.
Ratched (2020)
Toujours pour Netflix : le récit des origines de l’infirmière Ratched, la terrifiante gardienne de l’asile dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. Sarah Paulson y campe une version plus jeune et tout aussi glaçante du personnage, dans un hôpital psychiatrique californien de la fin des années 1940.
Halston (2021)
Une minisérie biographique consacrée au couturier américain Roy Halston, figure incontournable de la mode new-yorkaise des années 70-80 et habitué du Studio 54. Ewan McGregor y incarne le créateur, entouré de Liza Minnelli (jouée par Krysta Rodriguez). Une plongée dans le même glamour flamboyant et autodestructeur qui infuse une bonne partie de l’œuvre de Murphy.
Monster (2022-présent)
Anthologie true crime consacrée à des tueurs et affaires criminelles réels. La première saison, Monster : The Jeffrey Dahmer Story, retrace le parcours du tueur en série Jeffrey Dahmer avec Evan Peters dans le rôle-titre. Les saisons suivantes se sont penchées sur l’affaire Menendez puis sur Ed Gein.
The Shards (2026)
La toute dernière création de Murphy, diffusée sur FX depuis août 2026 : l’adaptation du roman de Bret Easton Ellis, plongée trouble dans un lycée privé de Los Angeles au tout début des années 80, où un tueur en série rôde en marge d’un groupe d’adolescents dorés. C’est là qu’apparaît Thom Wright, inspiré du look de Christopher Atkins, comme détaillé dans notre article.
Cette liste est loin d’être exhaustive (Murphy a aussi produit des séries comme Scream Queens, American Horror Stories, The Watcher, Grotesquerie ou encore All’s Fair) mais elle donne un bon aperçu de son univers : anthologies flamboyantes, true crime, biopics glamour et fascination constante pour les marges et les icônes déchues. De quoi, on l’espère, éclairer la lecture de notre article principal.
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