Blood is thicker than Oil

Une nuit à Beverly Hills – Épisode 3 – Après minuit

Partie 1 & Partie 2

30 janvier 1982 – Beverly Hilton Hotel, Bar & Terrasse

Il est passé minuit. Dans la grande salle, les serveurs débarrassent les dernières tables avec des gestes de conspirateurs. Les lustres ont été un peu relevés, la lumière est moins flatteuse maintenant, plus vraie. C’est l’heure où Hollywood redevient humain. Où les trophées finissent dans les sacs à main ou sous les bras, où les cravates se desserrent, où quelqu’un commande enfin quelque chose à manger parce que personne n’a rien touché au dîner de gala.

C’est l’heure où les vraies conversations commencent.


Au bar du Beverly Hilton, Larry Hagman a troqué son verre de champagne contre quelque chose de plus texan. Il est entouré d’une petite cour gravitationnelle qui se forme autour de lui naturellement, sans effort, journalistes, producteurs, deux acteurs d’une série concurrente qui font semblant de ne pas vouloir une photo. Larry les laisse approcher, leur serre la main, rit à leurs blagues avec ce rire large et généreux qui n’appartient qu’à lui. Pas à J.R. À lui.

Ken Kercheval s’installe sur le tabouret voisin et pose son verre vide sur le comptoir avec le soin d’un homme qui sait qu’il en commandera un autre.

— Alors ? dit-il. Satisfait de ta soirée ?

— Cliff Barnes qui me demande si je suis satisfait, répond Larry sans le regarder. Ça, c’est nouveau.

— Je suis sérieux.

Larry pivote légèrement et dévisage son vieux complice avec une affection qu’il n’aurait jamais montrée devant une caméra.

— Barbara avait l’air heureuse. C’est tout ce qui compte.

Un silence. Ken hoche la tête.

— Jim aurait été fier ce soir.

— Ouais, dit Larry doucement. Ouais, il l’aurait été.


Sur la terrasse, l’air de janvier est frais mais personne ne rentre. Patrick Duffy et Steve Kanaly sont accoudés à la rambarde, face aux lumières de Beverly Hills qui s’étendent jusqu’à l’horizon comme un tapis de braises.

— Tu crois qu’on en parlera encore dans vingt ans, de tout ça ? demande Patrick.

Steve réfléchit sérieusement à la question, comme Ray Krebbs réfléchirait à la qualité d’un pâturage.

— Dans vingt ans ? Dans quarante ans, oui. Ces séries-là, elles ne meurent pas. Elles rentrent dans les gens.

Patrick sourit dans la nuit.

— T’as peut-être raison.

— J’ai toujours raison. C’est mon seul avantage sur toi.


À l’intérieur, dans un coin reculé du salon adjacent, Barbara Bel Geddes est assise avec Linda Evans. Leurs deux Golden Globes sont posés côte à côte sur la table basse entre elles, comme deux vieilles amies qu’on aurait présentées ce soir pour la première fois. Elles ont commandé du thé. Du thé, à une after-party de Golden Globes. Elles s’en fichent royalement.

— Vous savez ce qui est drôle ? dit Barbara en regardant les deux statuettes. Nos personnages se détesteraient probablement.

— Miss Ellie et Krystle ? dit Linda en riant. Miss Ellie trouverait Krystle trop naïve. Krystle trouverait Miss Ellie trop sévère.

— Et pourtant les voilà, côte à côte.

— Peut-être que c’est ça, la vraie morale de la soirée.

Barbara lève sa tasse de thé avec la solennité moqueuse d’un toast.

— À nos personnages, qui ne se rencontreront jamais.

— Et à nous, répond Linda, qui venons de le faire.


Non loin de là, Joan Collins règne sur un cercle de quatre personnes avec la désinvolture d’une reine qui accepte les audiences. Elle parle peu, elle n’en a pas besoin. C’est John Forsythe qui mène la conversation, avec la grâce du diplomate qu’il a toujours été en dehors des plateaux. Quand Joan intervient, c’est avec des formules courtes et définitives, comme des points finaux.

Un journaliste s’approche et demande ce qu’elle pense de l’ex-aequo.

Joan le regarde par-dessus son verre.

— Je pense que la prochaine fois, l’enveloppe ne sera pas partagée.

Sous-entendu : par qui que ce soit d’autre qu’elle.

Le journaliste note. John Forsythe préfère regarder ailleurs en souriant.


Dans le couloir qui mène aux ascenseurs, Linda Gray croise Jane Wyman. Deux femmes qui n’appartiennent pas au même univers télévisuel, mais qui cette nuit ont partagé les mêmes coulisses. Elles s’arrêtent.

— Vous avez très bien animé la soirée, dit Jane simplement.

— Merci. Votre série… j’ai vu les premiers épisodes. C’est remarquable.

Un silence poli, puis Jane dit :

— Vous savez ce que j’aime dans ce métier ? On croit toujours que les histoires sont terminées. Et puis quelqu’un rouvre la porte.

Elle sourit, ce sourire d’Angela Channing qui ne promet rien de bon et tout ce qu’on espère, et s’éloigne vers l’ascenseur.

Linda la regarde partir. Elle pense à Sue Ellen. Elle pense à demain, au plateau, à la saison qui continue.

Elle pense que Jane Wyman a raison.


Dehors, la nuit de janvier efface doucement les derniers flashs des photographes. Les limousines reprennent leur ballet silencieux le long du tapis désormais vide. Beverly Hills dort, ou fait semblant.

Dans quelques heures, les journaux du matin titreront sur l’ex-aequo historique, sur le triomphe de Dallas et Dynastie, sur cette nuit où deux reines de la télévision américaine ont eu la délicatesse de se partager la couronne.

Mais ce que les journaux ne diront pas, ce qu’ils ne peuvent pas dire, c’est ce qui s’est passé entre les flashs, entre les tables, dans les couloirs et sur les terrasses. Les vrais moments d’une soirée comme celle-là ne s’impriment pas. Ils restent dans les mémoires de ceux qui étaient là.

Et peut-être, si on tend bien l’oreille, dans les histoires qu’on se raconte encore des années plus tard.



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